Pour ou contre le PIB ?

Entretien avec François Lequiller*

S’il est un indicateur économique controversé, c’est bien le PIB. Il mesure le revenu mais non sa répartition, la croissance mais non les destructions, et ne tient pas compte d’éléments tels que la cohésion sociale et l’environnement.

Pourtant, les pouvoirs publics, les milieux d’affaires et la majorité des citoyens ne jurent que par lui. Pour François Lequiller, Chef de la Division des comptes nationaux et des statistiques financières de l’OCDE, nous attendons peut-être trop de cet indicateur, fiable mais mal compris.Le PIB constitue-t-il une mesure satisfaisante de la croissance ?
François Lequiller : Si le terme de croissance désigne l’expansion de la production de biens et de services, le PIB – ou, mieux encore, le PIB réel, qui mesure la croissance corrigée des effets de l’inflation – est tout à fait satisfaisant. Mesurer la croissance est d’ailleurs sa raison d’être. La lettre P renvoie au terme de « produit », résultat de la production. Le PIB correspond donc au total des biens et services produits dans un pays au cours d’une période donnée, calculé en évitant de compter deux fois les biens intermédiaires. Cette mesure globale couvre la production de biens et services de consommation, y compris des services publics, et des biens d’équipement.Cet indicateur nous permet de savoir si l’économie est en phase d’expansion ou de contraction. Pour Paul Samuelson, prix Nobel d’économie et auteur de nombreux ouvrages de référence, le PIB constitue « sans doute l’une des grandes inventions du XXe siècle, un indicateur phare qui aide les décideurs à orienter l’économie vers les principaux objectifs qui lui sont assignés ». Mais la référence au PIB est à ce point courante qu’on en oublie la difficulté d’établir la somme exacte de tous les biens et services produits dans un pays, des briques à la vaisselle, en passant par les activités bancaires ou les logiciels informatiques. Pour que l’opération soit possible, il faut commencer par définir ce qui fait partie ou non de la production, sachant que les conventions en usage peuvent parfois paraître arbitraires. Tel est le cas, en particulier, de celle qui exclut les activités domestiques autoconsommées. En effet, si nous ne considérons pas qu’élever soi-même ses enfants constitue une production, nous l’admettons lorsqu’une assistante maternelle salariée effectue ce travail.Par ailleurs, nous sommes confrontés à la nécessité de réunir des statistiques fiables, un exercice souvent difficile, notamment lorsqu’il s’agit de l’économie souterraine. Enfin, il est indispensable de disposer d’un système complexe permettant d’agréger les immatriculations d’automobiles, les coupes de cheveux ou le volume d’enseignement dispensé. Ceci est résolu en attribuant à chaque élément du PIB un poids correspondant à son prix relatif. Dans les économies de marché, la formule fonctionne car les prix reflètent tout autant le coût marginal pour le producteur que l’utilité marginale pour le consommateur : les gens vendent à un prix que d’autres personnes sont prêtes à payer. Mais la contribution au bien-être social des services publics – en particulier l’enseignement et la santé qui, par définition, n’ont pas de prix de marché – est difficile à mesurer, malgré l’importance économique de ces prestations.Enfin, pour mesurer certaines situations, on peut aussi se référer à d'autres indicateurs que le PIB au sein des comptes nationaux, tels que le produit national net ou le revenu national brut (voir PIB et PNB, page 32).Comment le concept de PIB pourrait-il être élargi pour rendre compte, par exemple, du bien-être ?Tout d’abord, il serait faux de dire que le PIB ne rend pas compte du bien-être : il rend au moins compte de celui que procure la production de biens et de services. De fait, lorsque les statisticiens mesurent la quantité de biens et services produits, c’est leur utilité pour le consommateur qu’ils prennent en compte. Cela dit, il est vrai que la notion de bien-être présente d’autres dimensions, que le PIB ignore. On affirme ainsi souvent, et parfois avec une pointe de cynisme, que le PIB augmente avec le nombre d’accidents de voiture. Le récent tsunami qui a frappé l’Asie fournit un autre exemple. Si la catastrophe a affecté le PIB de la région en faisant disparaître des communautés entières et leurs activités économiques, la reconstruction et les nouveaux investissements auront également un effet stimulant. Mais cela ne saurait mettre en cause le PIB, qui représente une simple mesure de la production.Si l’on veut mesurer les effets négatifs des accidents sur la richesse, il faut utiliser le système de comptabilité nationale. Fondé sur le PIB et plusieurs autres agrégats, cette méthode propose une mesure générale du stock des actifs nationaux, dressant en quelque sorte un « bilan » du pays. Mais rares sont les pays qui disposent d’une telle comptabilité.Par ailleurs, ni le PIB ni la comptabilité nationale ne prennent en considération la dégradation de l’environnement, l’insécurité ou les inégalités. Le principal obstacle à surmonter pour élaborer une mesure qui tienne compte de ces dimensions est d’affecter des prix approximatifs, dits prix « imputés », à chacun des composants autres que les biens et les services. À défaut d’y parvenir, l’on ne pourra combiner les indicateurs des multiples éléments qui contribuent au bien-être. Il existe des tentatives intéressantes d’établir un tel indicateur composite, telle la mise au point de l’Indicateur de développement humain (IDH) des Nations unies ou les travaux d’universitaires tels que William Nordhaus ou Andrew Sharpe. Mais de nombreux statisticiens, dont je fais partie, craignent que le fait d’additionner autant de valeurs imputées affaiblisse l’indicateur qu’est le PIB. C’est pourquoi nous préférons produire une suite d’indicateurs.C’est ainsi que les séries d’indicateurs présentés dans Measuring Australia’s Progress, publiées par le Bureau australien des statistiques, couvrent aussi bien la santé, l’éducation et l’environnement que la délinquance ou la cohésion sociale. De même, la nouvelle publication intitulée Panorama des statistiques de l'OCDE 2005 permet à l’utilisateur d’évaluer la performance des pays sur plusieurs fronts. Enfin, des organisations internationales, dont l’OCDE, ont mis au point des systèmes qui rendent compte de l’état de l’environnement et qui coexistent avec le PIB sans en être des composantes, comme le Système de comptabilité économique et environnementale intégré (SEEA). Il s’ensuit que le PIB n’est pas le seul indicateur phare. Le PIB n’est donc pas près d’être détrôné ?Le temps n’est plus aux grands changements, comme celui qui a conduit à l’intégration de la production non marchande dans le PIB il y a 30 ans, et il ne faut pas s’attendre à des innovations radicales. Cela dit, nous nous employons à améliorer le PIB en tant qu’indicateur. Des statisticiens, au sein de l’OCDE et d’autres institutions, examinent les réformes à apporter au système actuel de comptabilité nationale, qui devraient entrer en vigueur en 2008. Ils s’efforcent, en particulier, de déterminer comment comptabiliser, en tant qu’investissement, les dépenses en R&D qui – parce qu’elles sont considérées en comptabilité d’entreprise et en comptabilité nationale comme des consommations immédiates – ne sont pas prises en compte pour évaluer le PIB marchand ou le stock des actifs. Si cette réforme est adoptée, la contribution des dépenses en R&D sur la durée sera prise en compte. Cela aurait pour effet de relever de plus ou moins 2 %, en valeur absolue, le PIB des pays de l'OCDE, selon leurs dépenses en R&D. Cette réforme importante est, toutefois, tributaire de la qualité des données recueillies. En l’absence de données fiables, l’indicateur phare que représente le PIB perdrait en précision, ce qui n’est évidemment pas le but recherché.*M. Lequiller, ancien chef de la comptabilité nationale à l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), dirige les travaux de l’OCDE sur les comptes nationaux.RéférencesFrançois Lequiller et Derek Blades (2004), Comptabilité nationale : manuel pour étudiants (CD-Rom inclus), Economica, Paris.Pour de plus amples informations sur les indicateurs de développement humain des Nations unies, voir www.undp.org.Visitez le site www.oecd.org/statistiques.©L’Observateur de l’OCDE n° 246/247, décembre 2004 - janvier 2005


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