Les maladies négligées

Vers des politiques sans frontières

Des communautés entières dans les pays en développement sont mises à mal par des maladies infectieuses négligées. Il est impératif de modifier les systèmes de gestion des droits de propriété intellectuelle pour attirer l’investissement des sociétés pharmaceutiques, indispensable en pour venir à bout.

Tous les huit mois, une nouvelle maladie infectieuse apparaît et rejoint la liste de celles qui touchent déjà une personne sur six dans le monde. La grande majorité des personnes infectées vit dans des pays en développement. Mais les maladies ne s’arrêtent pas aux frontières, et, comme l’a montré l’épidémie de SRAS, il n’a fallu que cinq mois au virus pour se propager de la Chine à 28 autres pays avant d’être maîtrisé, pour un coût estimé entre 10 et 30 milliards USD. On ne peut qu’imaginer les conséquences d’une pandémie mondiale de grippe. Les pays de l’OCDE ont donc tout intérêt à s’attaquer aux maladies infectieuses prévalentes dans le monde en développement.Sur 10,8 millions de décès dus aux maladies infectieuses en 2001, 10,6 millions se sont produits dans le monde en développement. L’impact sur la société est dévastateur. En Afrique subsaharienne, les cinq premières causes de mortalité sont des maladies infectieuses, alors que dans les pays riches, ce sont des maladies non transmissibles, comme le cancer ou les maladies cardio-vasculaires. Les maladies infectieuses font de plus baisser la productivité, réduisent l’endurance physique et empêchent les enfants d’être à l’école, lorsqu’elles ne les tuent pas. À l’état endémique, ces maladies finissent par décimer le capital humain nécessaire au développement.La lutte contre le paludisme en Afrique coûte environ 3 milliards USD par an, ce qui est largement insuffisant par rapport aux pertes dues à la maladie, dont on estime le montant à 12 milliards USD. Chaque année, l’Afrique sacrifie donc près de 1,3 % de sa croissance économique à cette maladie contre laquelle il existe un traitement efficace.Comment expliquer pareille situation ? Par un accès insuffisant aux médicaments ? Par la médiocrité de nombreux services de santé ? Ces éléments ont évidemment leur rôle, mais nous savons aussi que les grandes sociétés pharmaceutiques sont souvent accusées de faire bien peu pour abaisser le coût des médicaments, au motif que leur véritable souci serait de protéger leurs droits de brevet. Ceci n’est vrai qu’en partie. La plupart des médicaments utilisés actuellement contre les maladies infectieuses négligées sont tombés dans le domaine public. Malheureusement, certains d’entre eux sont dépassés, un bon nombre ne répond tout simplement pas aux besoins des pays en développement. Et, pour beaucoup de maladies qui affectent les pauvres, il n’y a pas de médicament du tout.Il est nécessaire et urgent d’accélérer l’investissement dans des médicaments pour résoudre ces questions. C’est-à-dire une nouvelle génération de médicaments spécialement conçus pour traiter les maladies infectieuses telles qu’elles se manifestent dans les pays en développement. Ainsi, un vaccin contre le VIH destiné aux États-Unis peut se révéler inefficace face à certaines souches de ce même virus en Afrique. Ou encore, un vaccin à court terme contre le paludisme, mis au point pour les touristes, sera sans effet sur les autochtones et pourra même affaiblir leur système immunitaire.Le problème réside en partie dans la nature de l’industrie pharmaceutique mondiale : trop souvent, la recherche-développement sur les maladies infectieuses répond d’abord à la demande des marchés prospères, négligeant de ce fait les besoins des nombreuses populations démunies qui en souffrent. Les laboratoires se détournent de la R-D sur des maladies comme le paludisme, la maladie du sommeil (trypanosomiase), la leishmaniose (une maladie dermatologique) ou la cécité des rivières (onchocercose). Moins de 10 % des dépenses de R-D médicale concernent ce genre de maladies des pays pauvres, simplement parce que le coût de la recherche est trop élevé et le risque trop grand, et qu’il y a peu de perspectives de bénéfices.Pour obtenir un seul nouveau médicament pour chacune des huit maladies tropicales recensées par l’OMS dans son Programme spécial de recherche et de formation concernant les maladies tropicales (TDR), les recherches doivent porter sur au moins six molécules, à 20 millions USD chacune. Le coût des essais précliniques, soit l’identification de 48 candidats médicaments – au moins 6 par maladie tropicale –, s’élève à environ 1 milliard USD, soit un montant bien supérieur au budget alloué à la découverte de nouveaux médicaments par les grandes sociétés pharmaceutiques. Beaucoup de médicaments ne dépassent pas la phase préclinique, et encore moins la phase la plus coûteuse du développement, les essais cliniques.Dans ces circonstances, comment inciter les sociétés pharmaceutiques et les laboratoires à s’intéresser au marché des pays pauvres ? Les pouvoirs publics peuvent commencer par prendre des mesures directes, à savoir financer la R-D, et des mesures indirectes, en soutenant la demande des produits issus de la R-D. Une autre solution consiste à convier les acteurs de l’industrie pharmaceutique à discuter pour débloquer la situation.En juin, l’OCDE a organisé aux Pays-Bas un Forum à haut niveau sur ce thème (voir les références). Le consensus était assez clair : pour améliorer la disponibilité des médicaments contre les maladies infectieuses négligées, il faut accorder une attention particulière au cycle d’innovation dans son ensemble, de la recherche fondamentale au développement du médicament, en passant par l’amélioration de l’accès et de la qualité des systèmes de santé. Ces recommandations ne s’adressent pas seulement aux entreprises, mais également aux utilisateurs et à la société civile. Cela fait déjà quelque temps que l’OCDE favorise le dialogue entre les pouvoirs publics, les sociétés pharmaceutiques et les professionnels de l’aide et de la santé, afin que toute la chaîne soit plus efficace tout en restant rentable.Cependant, l’argent ne suffit pas à accélérer l’accès aux médicaments nécessaires. Le secteur fermé, voire secret, de la recherche-développement doit évoluer. L’innovation progresse moins vite lorsque les laboratoires travaillent isolément et que l’effort de recherche n’est pas focalisé sur les défis scientifiques les plus urgents. De plus, les entreprises perdent du temps à négocier des contrats ou à obtenir l’accès aux brevets de leurs concurrents. Cette situation fait un nombre, inconnu, de victimes parmi les laboratoires et entreprises qui voudraient peut-être s’attaquer à ces problèmes de santé mondiale mais ne peuvent le faire faute des moyens considérables nécessaires, notamment si elles doivent créer leurs propres programmes ou instituts.Il faut un système d’innovation ouvert, sans obstacles au partage des connaissances, des données, des outils de recherche et des compétences, et où les sociétés puissent plus facilement partager leurs compétences et leurs ressources, notamment par le biais des réseaux virtuels. Une « innovation ouverte » peut fonctionner, car la recherche en réseau attire davantage de scientifiques et améliore les chances de découvrir de nouveaux médicaments pour traiter les maladies négligées. Une nouvelle forme d’organisation se concentrant sur les problèmes de santé mondiale est apparue depuis 2000 : les partenariats pour le développement de produits. Il suivent la logique selon laquelle les réseaux mondiaux de chercheurs publics et privés sont les plus à même de développer des médicaments efficaces. Ils tentent de minimiser les risques en développant un portefeuille de produits contre les maladies négligées. Malheureusement, sans financement à long terme, les innovations risquent de s’essouffler avant d’avoir touché leur but. Il est impossible de garantir la fourniture de médicaments sans financement.Pour éviter une perte de temps et d’argent, il serait souhaitable d’établir une liste des produits selon leur profil pour aider les entreprises à développer les composés les plus prometteurs. Ces profils pourraient inclure aussi le prix optimal du médicament, sa formulation et sa posologie.Une autre solution consiste à construire des réseaux de collaboration entre les entreprises et les laboratoires afin de réduire les frais de recherche par le partage volontaire des connaissances, données, outils et infrastructures. On préconise, pour faciliter les transactions, des mécanismes de coopération pour l’accès et l’utilisation des droits de propriété intellectuelle. Ainsi, des « pools volontaires de brevets » peuvent réduire les coûts de transaction : deux titulaires de brevet, ou plus, s’autorisent mutuellement à utiliser leurs brevets ou autorisent un tiers à le faire. Enfin, des sociétés réfléchissent à la façon dont elles pourraient développer leur capacité de R-D sur la santé mondiale, grâce notamment aux congés sabbatiques, aux bourses, à des programmes doctoraux et post-doctoraux communs à l’université et à l’industrie. Les chercheurs retraités des sociétés pharmaceutiques pourraient également y être associés. Il reste à savoir si ces idées suffiront pour résoudre le problème. Certains gouvernements et groupes issus de la société civile accusent les droits de propriété intellectuelle (DPI), faisant valoir que l’ouverture de l’innovation passe par l’affaiblissement, voire l’annulation de la protection de ces droits. Les DPI sont pourtant à la base de toute initiative de réseau virtuel pour développer de nouveaux médicaments. Dans les faits, ils constituent souvent la pierre d’achoppement du débat. Il est probable que ces droits soient à l’origine d’une partie des problèmes, mais faire pression sur les gouvernements pour qu’ils forcent les sociétés pharmaceutiques à céder leurs DPI ne résoudra rien. Il faut convaincre les parties prenantes de dépasser la question pour progresser, une tâche à laquelle l’OCDE a décidé de s’employer.Nous pensons que les sociétés pharmaceutiques, les gouvernements, les laboratoires publics et les ONG peuvent travailler ensemble à la recherche, au développement et à la mise sur le marché de nouveaux médicaments destinés aux pays pauvres. Pour ce faire, il faudrait modifier les modes d’utilisation et de gestion des droits de propriété intellectuelle. Les mentalités doivent évoluer en faveur d’un partage des DPI, pour créer un nouvel environnement économique, plus ouvert et favorable à l’innovation. Les pouvoirs publics réfléchissent également aux mesures incitatives, directes ou indirectes, pour créer un environnement plus propice à la recherche sur ces problèmes. En ce qui concerne les moyens directs, c’est la Fondation Gates, avec un don de 7,8 milliards USD pour la santé mondiale, qui a sans doute le plus stimulé la recherche dans ce domaine ces dernières années. Les moyens d’action indirects peuvent prendre plusieurs formes : le rachat de brevets ; l’homologation accélérée de certains médicaments ; la garantie de recettes qui, non seulement, assure un prix minimum mais permet aussi d’acheter un certain nombre de traitements ; et l’indemnisation du concepteur d’un médicament à qui il est offert de prolonger le brevet d’un autre de ses produits pharmaceutiques.Ces dernières années, la formule de la garantie de marché (Advance Market Commitment, AMC) s’est révélée la plus intéressante dans la lutte contre les maladies infectieuses, et a en outre recueilli le plus large soutien politique. Le principe est le suivant : les entreprises se font concurrence pour produire un vaccin ou un médicament répondant à des critères prédéfinis. Un prix établi à l’avance est assuré pour un nombre limité de traitements que les pays pauvres, les organisations internationales ou les ONG ont l’intention d’acheter. Après cet achat, le fournisseur s’engage à vendre des traitements supplémentaires à un prix abordable pour les pays pauvres. L’avantage des AMC tient au fait que les donneurs ne paient qu’au moment où les produits sont disponibles. Une AMC pilote pour les vaccins anti-pneumocoques a été lancée en février 2007 grâce au Canada, à l’Italie, à la Norvège, à la Russie et au Royaume-Uni, ainsi qu’à la Fondation Gates, qui se sont engagés à payer 1,5 milliard USD. Une deuxième AMC pour les vaccins antipaludiques va bientôt voir le jour. L’idée que la rupture d’un maillon faible met en péril l’ensemble du système se vérifie dans le cas de la recherche et du développement sur les maladies négligées. De la découverte jusqu’aux essais sur les animaux et sur les êtres humains, de la production de masse à la mise à disposition dans un village sans routes ni eau courante, voire au milieu d’une guerre, la chaîne risque de se briser. Des politiques cohérentes, où formation, accès, aide, échanges, systèmes juridiques, etc. trouvent leur place, peuvent éviter la rupture de la chaîne et encourager l’ensemble du réseau de R-D. Mais si un maillon faible se brise, les pauvres ne seront peut-être pas les seuls à devoir vivre dans un monde de maladies infectieuses. Les pays riches ne peuvent plus se permettre de penser qu’ils ont déjà réglé le problème chez eux. Les maladies ne s’arrêtent pas aux frontières, et leurs traitements ne le devraient pas non plus. LT/RJCPour plus d’informations sur le Forum à haut niveau sur le thème « Les médicaments contre les maladies infectieuses négligées et émergentes : en améliorer la disponibilité par des politiques cohérentes », qui s’est tenu à Noordwijk-aan-Zee, aux Pays-Bas, les 20 et 21 juin 2007, voir www.oecd.org/sante ou contacter : Benedicte.Callan@oecd.org.©L’Observateur de l’OCDE nº 262 Juillet 2007


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