Un monde trop éduqué ?

Les études supérieures offrent de nombreux avantages, et pas seulement pour les plus diplômés.
Directrice, Direction de l’Éducation
Les études supérieures se sont largement étendues dans les pays de l’OCDE ces dernières décennies, avec pour effet prévisible d’augmenter le nombre de diplômés. Mais l’accroissement de l’offre de travailleurs qualifiés s’est-il accompagné de la création d’autant d’emplois bien rémunérés ? Ou y aurat- il de plus en plus de diplômés payés au salaire minimum ?
Dans la plupart des pays de l’OCDE, entre 7 et 27 % des adultes de 55 à 64 ans (qui ont donc commencé à travailler dans les années 60 et au début des années 70) sont titulaires d’un diplôme tertiaire.Cependant, au Canada et aux États-Unis, ce chiffre s’élève à plus de 30 %. Chez les jeunes adultes de 25 à 34 ans, cette proportion atteint au moins 30 % dans une vingtaine de pays et dépasse 40 % dans 6 pays – Belgique, Danemark, Irlande, Japon, Norvège et Espagne – et 50 % au Canada et en Corée. En 2005, quelque 32 % de l’ensemble des classes d’âge avaient atteint un niveau d’éducation tertiaire dans l’OCDE. Une grande partie de cette augmentation s’est réalisée au cours de périodes de croissance rapide, influencée par des mesures politiques. Ainsi, la Corée, l’Espagne et l’Irlande ont doublé leurs proportions de diplômés entrant dans la vie active entre la fin des années 70 (où le niveau était bas) et à la fin des années 90. En Allemagne et aux États-Unis, ces proportions n’ont guère évolué, à partir de niveaux relativement élevés aux États-Unis et comparativement faibles en Allemagne.Sans surprise, de nombreux pays ont connu une croissance significative de l’emploi dans des secteurs d’activité tributaires d’une main-d’oeuvre plus qualifiée. Toutefois, la question reste entière : quelle sera la conséquence de l’accroissement de l’offre de travailleurs qualifiés sur le marché de l’emploi ? Certains de ces nouveaux diplômés finiront probablement par exercer des emplois qui ne requièrent pas les compétences pointues qu’ils ont acquises, et peut-être au détriment de travailleurs moins qualifiés.Ce phénomène pourrait donner lieu à une progression du chômage chez les moins qualifiés, mais aussi à une diminution de l’avantage salarial que procure un niveau de formation supérieure, l’offre de diplômés dépassant la demande sur le marché du travail.Grâce à de nouvelles données pertinentes, Regards sur l’éducation 2007 permet d’étudier cette question en profondeur, au-delà de ce qui était possible par le passé. Y est notamment démontré l’avantage substantiel qui résulte d’un niveau de formation tertiaire et les inconvénients importants qui sont associés à un niveau de formation inférieur au deuxième cycle du secondaire.L’avantage salarial moyen d’un niveau de formation tertiaire par rapport à un niveau de formation égal au baccalauréat dépasse 25 % dans tous les pays de l’OCDE, et même 100 % dans certains pays. Par ailleurs, dans les pays où l’enseignement tertiaire ne s’est pas développé, les personnes qui n’ont pas fini leur études secondaires courent 80 % plus de risques d’être au chômage. Ce risque se réduit à moins de 50 % dans les pays où les effectifs de l’enseignement tertiaire ont le plus augmenté.Autre constat important, le taux de chômage a davantage diminué (ou moins augmenté) entre 1995 et 2004 dans les pays qui ont fortement développé les effectifs de l’enseignement tertiaire à la fin des années 90 que dans les pays où cet accroissement a été moindre. Ainsi, en Corée, en France et en Irlande, pays ayant connu la plus forte croissance du taux de diplômés de l’enseignement supérieur, le taux de chômage n’a pas progressé, ou a même diminué. À l’inverse, le chômage a sensiblement augmenté chez les non qualifiés en Allemagne, en République slovaque et en République tchèque, pays où le taux d’obtention d’un diplôme de fin d’études tertiaires n’a guère, voire pas du tout augmenté.En bref, les moins qualifiés ne sont pas poussés hors du marché du travail, comme on pourrait s’y attendre. Au contraire, plus il y a de diplômés du supérieur, meilleures sont les opportunités d’emploi, même pour les moins diplômés.Regards sur l’éducation montre également qu’une offre excédentaire de compétences ne s’accompagne pas d’un risque accru de chômage pour les diplômés de l’enseignement supérieur, pas plus qu’elle n’induit une baisse de leur salaire. Certes, certains diplômés n’exercent pas des emplois en rapport avec leurs compétences, mais l’étude indique que les avantages associés à un niveau de formation supérieure n’ont pas diminué suite à l’accroissement de la scolarisation à ce niveau. Le risque relatif de chômage pour les diplômés de l’enseignement supérieur a légèrement augmenté dans certains pays de l’OCDE, mais cette hausse n’est pas plus marquée dans les pays où l’enseignement tertiaire a progressé le plus rapidement. Au final, les diplômés de l’OCDE risquent nettement moins le chômage que d’autres groupes d’individus. Quant aux rémunérations, l’avantage salarial des diplômés tend à s’amoindrir lorsque leur nombre a rapidement grimpé, mais il ne s’agit pas d’une baisse généralisée. Quoiqu’il en soit, les effets positifs semblent plus nets ces dernières années, ce qui infirme la thèse d’un développement trop rapide de l’enseignement supérieur.Ces effets bénéfiques peuvent-ils perdurer ? Y aura-t-il une demande toujours plus forte de travailleurs hautement qualifiés, ou cette demande va-t-elle se stabiliser, provoquant un recul des avantages salariaux ? Difficile à dire. Cependant, rares sont ceux qui auraient pu prévoir, au début du XXè siècle, que le deuxième cycle du secondaire deviendrait la norme dans la zone OCDE à la fin du siècle.Il ne fait aucun doute que, pour le moment, la demande d’éducation continuera d’augmenter tant en termes quantitatifs que qualitatifs, ce qui se traduira par des gains substantiels de salaire et de productivité. Les taux de scolarisation ne cessent de progresser dans les pays de l’OCDE : dans certains pays, les diplômés du deuxième cycle du secondaire sont désormais plus de 75 % à s’inscrire dans l’enseignement supérieur. Comment les pays financeront-ils cet accroissement, étant donné que les dépenses par étudiant ont déjà commencé à diminuer dans certains pays à cause de la très forte progression de la scolarisation ? Il faudra probablement envisager, entre autres, des politiques novatrices de financement et d’aide aux étudiants qui mobilisent davantage de fonds publics et privés.Les pays nordiques, par exemple, considèrent les dépenses publiques massives dans l’enseignement supérieur comme un investissement judicieux pour l’avenir de la société. L’Australie, la Corée, le Japon, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni ont préféré étendre l’enseignement tertiaire en s’appuyant sur des droits d’inscription, parfois complétés par des systèmes de prêts à faible taux d’intérêt. En revanche, plusieurs pays européens n’ont ni augmenté les investissements publics, ni instauré de droits d’inscription. Par conséquent, les dépenses par étudiant aux États-Unis représentent largement plus du double de la moyenne européenne. Bien sûr, l’argent ne résoudra pas tout. Il faut aussi que les investissements dans l’éducation soient nettement plus efficients.Dans l’enseignement tertiaire, ce constat implique de créer un réseau durable d’établissements diversifiés et de grande qualité, libres de répondre à la demande et d’assumer la responsabilité de leurs résultats. Les établissements devront également évoluer pour acquérir l’esprit d’initiative et les capacités de gestion propres à l’entreprise moderne.Les établissements doivent être placés sous la direction d’instances qui ont la capacité de mener une réflexion stratégique et représentent les intérêts d’un large éventail de parties prenantes, ne se limitant pas aux milieux universitaires. Une telle évolution n’est peutêtre pas évidente, mais elle offrirait le meilleur rapport qualité/prix et améliorerait les perspectives d’avenir des étudiants de tous les niveaux.Note : Cet article est basé sur l’éditorial de Mme Ischinger pour Regards sur l’éducation 2007. Pour plus d’informations, voir www.oecd.org/edu/rse2007.RéférencesOCDE (2007), Regards sur l’éducation 2007 : Les indicateurs de l’OCDE, Paris.Voir www.oecd.org/enseignement©L’Observateur de l’OCDE n°263, octobre 2007


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