Comment corriger les déséquilibres mondiaux

Économiste en chef de l’OCDE

L’un des effets secondaires de la crise mondiale a été une réduction temporaire des déséquilibres des balances des opérations courantes entre les principaux pays et les principales zones économiques du monde. C’est une évolution positive, mais durera-t-elle ? Certaines mesures politiques s'imposent sans doute.

Avant la crise, les déséquilibres de balance courante, mesurés par la somme (en valeur absolue) des excédents et des déficits mondiaux, s’étaient progressivement accrus pour atteindre environ 5 % du PIB mondial en 2008. Les États-Unis se taillaient la part du lion dans le déficit mondial total des  balances courantes. L’Allemagne, le Japon, la Chine et les pays exportateurs de pétrole représentaient l’essentiel de l’excédent mondial. Les déséquilibres mondiaux ont été réduits de près de moitié au lendemain de la crise, surtout en raison du ralentissement de l’activité mondiale et de la baisse des prix du pétrole. Les tensions issues de ces déséquilibres ne sont pas nouvelles, mais la persistance de déséquilibres importants peut être dangereuse.

Jusque dans les années 2000, les déséquilibres mondiaux avaient rarement dépassé 3 % du PIB mondial, sauf pendant de brèves périodes. Les corrections avaient généralement lieu suite à des variations marquées, et souvent abruptes, des flux de capitaux et des taux de change. Au début des années 70, l’accentuation des déséquilibres de balance courante a entraîné l’effondrement du système de Bretton Woods. Dans les années 80, ces asymétries ont conduit à des efforts internationaux de coordination des mouvements des taux de change, comme l’accord du Plaza conclu par le G5/G7 en 1985 et l’accord du Louvre deux ans plus tard.

Une particularité actuelle est que l’éventail des pays excédentaires évolue. Les excédents japonais représentaient d’habitude la principale contrepartie des déficits de balance courante persistants (mais de taille variable) des États-Unis, surtout dans les années 80 et jusqu’au milieu des années 90. Mais, depuis lors, l’Allemagne, la Chine et les pays exportateurs de pétrole enregistrent également des excédents importants, faisant contrepoids aux déficits des États-Unis.

L’accentuation des déséquilibres n’est pas problématique tant qu’elle reflète un redéploiement plus efficace de l’épargne entre pays excédentaires et pays déficitaires. La mondialisation et le développement des marchés des capitaux ont sans doute facilité les flux d’épargne des pays excédentaires vers les pays déficitaires, ce qui est une évolution positive, les pays déficitaires pouvant ainsi compter sur l’épargne étrangère pour financer l’investissement et la croissance. Par ailleurs, les résidents des pays excédentaires bénéficient d’un rendement plus élevé sur leur épargne et leurs investissements à l’étranger. Ces interactions se traduisent par une plus grande efficacité et contribuent à soutenir la croissance mondiale.

Mais aujourd’hui, les déséquilibres mondiaux pourraient bien procéder de facteurs moins souhaitables. On citera notamment le manque de souplesse du taux de change dans nombre d’économies de marché émergentes et de pays exportateurs de pétrole. Quelles sont les mécanismes en jeu ? Pour maintenir un taux de change stable avec les États-Unis, certains pays ayant un taux d’épargne intérieure élevé ont accumulé des réserves internationales. Ce processus est qualifié par certains de « Bretton Woods II », en référence au régime de changes fixes en vigueur jusqu’au début des années 70. On estime donc souvent que le déficit de balance courante des États-Unis provient essentiellement de la demande d’actifs liquides des pays excédentaires, comme la Chine, qui peuvent ainsi investir leur épargne sur des marchés des capitaux liquides plus développés.

Le niveau élevé d’épargne observé dans plusieurs pays émergents est en général dicté par la prudence. Les ménages épargnent – probablement plus que nécessaire – car ils ne peuvent compter sur des filets de sécurité sociale, comme l’assurance maladie et l’assurance chômage, qui leur permettraient de lisser leur consommation s’ils sont confrontés à une maladie ou à une perte d’emploi. Ils doivent aussi économiser pour leur retraite, car les régimes de retraite sont en général sous-développés. C’est le cas dans plusieurs pays d’Asie, notamment la Chine. Les gouvernements des pays asiatiques épargnent aussi à l’excès, pour les mêmes raisons. En constituant leurs réserves internationales, ils se ménagent un important coussin de sécurité contre d’éventuels chocs internationaux. Cette stratégie est difficilement contestable au regard de la crise asiatique de la fin des années  90, qui vit une fuite massive des capitaux de la région, entraînant la chute des monnaies. Néanmoins, en étendant durablement la portée des programmes de protection sociale, les pouvoirs publics réduiraient leurs propres besoins d’épargne et, dans le même temps, favoriseraient une diminution de l’épargne de précaution des ménages.

Mais il s’agit là du long terme. Pour le moment, la croissance tirée par les exportations, associée à la rigidité des taux de change, implique que les flux de capitaux, sous la forme de prêts et d’investissements, resteront orientés des pays pauvres vers les pays riches. Cela pourrait conduire à des tensions intenables en termes de taux de change. Bien sûr, les excédents de balance courante ne sont pas l’apanage des grandes économies de marché émergentes. Ils témoignent souvent aussi de la structure démographique, comme au Japon, où les gros excédents s’amenuisent aujourd’hui du fait du vieillissement de la population, qui amènera bientôt à puiser dans la vaste réserve d’épargne accumulée les années précédentes. En outre, si les marchés de capitaux sont insuffisamment développés, les entreprises peuvent décider de conserver une grosse proportion de leurs bénéfices au lieu de les redistribuer. Dans les économies plus matures, un excédent peut être dû à un trop faible investissement, et non à une trop forte épargne. Par exemple, des réglementations des marchés de produits qui protègent les entreprises intérieures de la concurrence étrangère peuvent décourager l’entreprenariat et l’investissement. C’est ce qui se passe notamment en Allemagne, comme le montrent certaines analyses récentes de l’OCDE.

Le point commun entre ces facteurs sous-jacents de déséquilibres est leur caractère essentiellement structurel. Faute d’action des pouvoirs publics, les déficits mondiaux des balances courantes pourraient se creuser à mesure que la reprise s’affermit. Ils n’atteindront probablement pas leurs niveaux d’avant la crise, puisqu’au moins une partie des facteurs de consommation et de prise de risques excessives ont disparu.

Les remèdes sont nombreux. Pour commencer, une plus grande flexibilité des taux de change serait d’un grand secours, particulièrement concernant la parité entre le dollar des États-Unis et le renminbi chinois. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut prendre des mesures pour faire face aux causes structurelles profondes des excédents et des déficits. Cela suppose d'agir du côté de l’épargne comme de l’investissement : renforcer la protection sociale dans les économies de marché émergentes, par exemple, et réformer les marchés de produits de capitaux pour encourager les entreprises à investir. Ces politiques favoriseraient une plus grande cohésion sociale, et elles réduiraient en outre l’épargne et augmenteraient la part des sources nationales de croissance. L’OCDE a conseillé aux autorités chinoises d'agir sur tous ces fronts.

Les options ne manquent pas pour favoriser un ralentissement de la consommation et une augmentation de l’épargne dans les pays déficitaires. On peut, par exemple, supprimer la déductibilité des paiements d’intérêt hypothécaires de l’impôt sur le revenu aux États-Unis ou asseoir la base d’imposition sur la consommation plus que sur le revenu. Le succès de l’ensemble des initiatives économiques et structurelles qui peuvent être mises en place pour corriger les déséquilibres mondiaux exige aussi que des délais appropriés soient fixés et que les politiques soient coordonnées. Le Cadre pour une croissance forte, durable et équilibrée élaboré par le G20 et soutenu par l’OCDE, est un instrument utile pour faire face à ces enjeux en favorisant la cohérence des politiques nationales.

Références

Padoan, Pier Carlo (2010), « De la crise à la reprise : passer à la vitesse supérieure », L’Observateur de l’OCDE n° 278, mars.

Voir  www.oecd.org/eco-fr et www.oecd.org/economie

©L'Observateur de l'OCDE, n° 279, mai 2010




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