Observateur OCDE

Mainichi Shimbum / Reuters

À l’épreuve des chocs ?

Au XXIe siècle, gérer les risques demandera sans doute plus de temps aux autorités. Comment s’y préparer ?

En juillet 2010, la Russie a connu sa plus grave canicule depuis 130 ans, entraînant l’incendie de 120 000 km2 de forêt et d’immenses terres céréalières et causant la mort de 34 personnes. Conséquence directe, le prix du blé a bondi de près de 20 %. Anticipant une pénurie, le gouvernement russe a interdit les exportations de céréales, et d’autres pays, se souvenant de la crise alimentaire de 2008, ont commencé à stocker le blé. Pariant sur une hausse supplémentaire des prix, certains agriculteurs russes peu scrupuleux sont allés jusqu’à annuler des contrats prépayés.

L’agriculture n’a pas été la seule victime de ces incendies. Plusieurs constructeurs automobiles ont arrêté la production et mis leurs salariés en vacances forcées. La crise aurait pu s’arrêter là, mais le prix élevé du blé, dopé par les inondations en Australie et les hivers rigoureux aux États-Unis aurait, selon certains, attisé les révolutions en Égypte et en Tunisie. L’odeur du jasmin couvrait peut-être celle de la taïga brûlée.

En bref, ces incendies ont constitué un « choc mondial ». Pour Barrie Stevens, co-auteur d’un rapport récent de l’OCDE sur les chocs mondiaux, ceux-ci peuvent être définis comme des « événements majeurs, soudains, aux conséquences très perturbatrices et advenant sur au moins deux continents ». En une dizaine d’années, le 11 septembre 2001, la grippe H1N1, les tsunamis et les séismes en Indonésie, en Nouvelle-Zélande et au Japon (sans parler des révolutions au Proche-Orient et en Afrique du Nord) ont déferlé sur le monde entier avec une vitesse et une puissance irrésistibles. Pour M. Stevens, il faut se préparer à de nouveaux chocs.

Par définition, les chocs mondiaux ne laissent pas à la société le temps de s’adapter. Le degré d’interdépendance sans précédent du monde actuel complique l’identification des sources et des conséquences de ces chocs, d’autant plus que certains facteurs peuvent en amplifier l’impact. En Afrique du Nord, la frustration des jeunes face au chômage et à la répression a été amplifiée par l’utilisation des réseaux sociaux pour organiser les manifestations. Pendant la crise financière, l’interconnexion des technologies et des marchés a fait d’une rumeur sur l’endettement d’un petit pays le déclencheur d’un effondrement des cours boursiers à l’échelle mondiale.

Dans le cadre de son programme sur l’avenir, l’OCDE a mené des études sur cinq types d’événements : crises financières, pandémies, cyber-risques, troubles sociaux et tempêtes géomagnétiques. Le programme a aussi permis d’identifier plusieurs catalyseurs de chocs mondiaux.

Le premier catalyseur est la tendance à la concentration des personnes, de l’information et des infrastructures : « la concentration des biens et des populations augmente peut-être la vulnérabilité », selon M. Stevens. L’urbanisation augmente. D’ici 2025, on dénombrera 40 mégapoles, dont 17 comptant plus de 10 millions d’habitants. Cette densité fait courir aux gens plus de risques en cas de catastrophe naturelle et favorise la propagation de certaines maladies. Il en va de même du transport : l’essentiel du fret international est géré par quatre transporteurs aériens, organisés autour de plateformes aux États-Unis, en Europe et en Asie-Pacifique. Or, en 2010, le panache de cendres craché par un volcan islandais a paralysé le trafic aérien dans le nord de l’Europe.

Autre exemple, l’électricité : l’intégration accrue de la transmission d’électricité dans l’Union européenne, aux États-Unis et au Canada a allongé les distances de transmission. Plus longues, ces lignes de transmission deviennent de véritables antennes pendant les tempêtes géomagnétiques, augmentant ainsi le risque de graves coupures d’électricité. La panne de courant de 2003 aux États-Unis a interrompu les opérations des banques pendant deux jours, mis en danger les systèmes médicaux et d’urgence, ainsi que le transport à flux tendu des denrées alimentaires.

Autre catalyseur de risque, l’augmentation de la mobilité. Là encore, il ne s’agit pas seulement des migrations, du tourisme international et des voyages d’affaires, mais aussi des flux de marchandises et de capitaux. La récession financière mondiale a provoqué la plus forte baisse des échanges depuis la Seconde guerre mondiale, mais les pays ont tout de même exporté pour plus de 12 billions de dollars de biens et 3 billions de dollars de services en 2009. En fait, la croissance des exportations devance régulièrement celle de la production depuis les années 80, notamment grâce à Internet.

Une mobilité accrue ne signifie pas seulement que l’information va plus loin, mais aussi qu’elle va plus vite. L’utilisation de superordinateurs pour des opérations en bourse dites de haute fréquence, au cours desquelles des centaines de titres peuvent être achetés ou vendus en quelques secondes, a précipité le « flash crash » du 6 mai 2010. Les traders ont été estomaqués par un Dow Jones plongeant de 7 % en un quart d’heure. Or, ces opérations représentent près des deux tiers des transactions boursières aux États-Unis et un tiers au Royaume-Uni.

Face à une telle complexité, que faire pour anticiper les chocs mondiaux ? La modélisation de systèmes complexes apporte quelques enseignements. Un système est « complexe » s’il présente des caractéristiques que l’on ne peut déduire de l’observation de ses éléments constitutifs. Ainsi, il ne serait pas avisé de juger du caractère d’un chien selon son anatomie.

Les modèles multi-agents comptent parmi les meilleurs outils pour anticiper les situations engendrant des chocs mondiaux. Grâce à ces modèles, les gestionnaires de risques effectuent des milliers de simulations pour déterminer comment un changement de comportement des « agents » (les personnes participant à une manifestation dans la rue, par exemple) influe sur le résultat. Les manifestants peuvent être là pour diverses raisons : protester contre le chômage ou la cherté de l’éducation, mais peut-être aussi pour saccager des vitrines. Leurs comportements individuels ne peuvent pas préjuger du résultat de leur action collective.

L’étude des systèmes complexes s’appuie souvent sur des cartes. Outre les cartes matérielles (topologiques, démographiques, etc.), utiles en cas de catastrophe naturelle, par exemple, il existe des « cartes conceptuelles » décrivant des systèmes moins tangibles comme les schémas d’interaction humaine. Par exemple, sur Internet, le comportement des utilisateurs présente une caractéristique appelée « distribution de loi de puissance ». Cela signifie que les utilisateurs ne surfent pas sur l’ensemble du Web comme on le pense habituellement, mais se regroupent autour de quelques sites comme Google, Facebook ou la BBC, ou autour de quelques pages favorites sur ces sites. Enfin, les cartes « procédurales » ou « organisationnelles » servent à visualiser les hiérarchies, les chaînes de décision et les effets domino.

Bien entendu, la modélisation demeure une simplification mathématique de la réalité, et sa fiabilité dépend de la fiabilité des données utilisées. L’un des principaux obstacles à l’anticipation des chocs mondiaux vient du fait que l’information a toujours du retard sur les capacités technologiques. Les progrès technologiques peuvent aussi créer de nouvelles barrières. La sophistication des modèles et des cartes peut rendre nerveux les gouvernements et les entreprises car elle les rend contrôlables. Parfois, le malaise est justifié. Aujourd’hui, une part cruciale des infrastructures est entre les mains du secteur privé. Bien que le partage des données relatives à ces infrastructures soit nécessaire à la réduction de leur vulnérabilité, si elle tombe entre de mauvaises mains, l’information peut être utilisée à des fins malveillantes.

La coopération est donc cruciale. La rétention d’information peut contribuer à propager des chocs mondiaux. Au cours d’un test récent, on a simulé une récession en double creux et un krach boursier pour évaluer la résilience des banques face à un cataclysme financier plus grave que l’effondrement de Lehman Brothers en 2008. Or, malgré les craintes actuelles de défauts sur les dettes souveraines, de nombreuses banques n’ont pas divulgué le montant total des dettes gouvernementales qu’elles détenaient.

Il faudrait appliquer des tests de résistance à tous les systèmes, et pas simplement aux banques. Les décideurs devraient aussi éviter les licenciements hâtifs pour préserver la continuité des services liés aux infrastructures essentielles comme l’eau, l’électricité, les télécommunications, etc.

M. Stevens fait observer que depuis la catastrophe nucléaire de Fukushima, le gouvernement japonais a ordonné des réductions sévères de la consommation d’énergie, ce qui s’est répercuté sur la production. Il faut des systèmes de continuité suffisants pour que le pays continue de fonctionner, mais cela coûte cher.

« Les gouvernements et le secteur privé devraient investir davantage dans le suivi et la surveillance », déclare M. Stevens. Pour anticiper les chocs mondiaux, les gestionnaires de risques devraient créer des bases de données sur les « noeuds » vulnérables, estimer les coûts d’éventuelles perturbations les affectant, et se demander si les mesures de prévention ou d’amortissement des chocs ne vont pas augmenter les risques dans d’autres domaines. Cette information devrait être partagée en toute sécurité entre les gouvernements et les opérateurs des infrastructures essentielles.

Quant à nos Cassandre, il faudrait leur rappeler que les chocs mondiaux ne sont pas nécessairement mauvais : ils stimulent la créativité et peuvent aboutir à des solutions évitant des crises futures.

Pour en savoir plus sur les risques futurs, contacter Barrie.Stevens@oecd.org

OCDE (version française à paraître), Futurs chocs mondiaux : Pour une modernisation de la gouvernance des risques, Programme international de l’OCDE sur l’avenir, Paris.

Clarke, R. (2002), « Un avenir à haut risque », L’Observateur de l’OCDE, n° 235, décembre. 

Voir également :

« En Russie, canicule et incendies font flamber le prix du blé », lemonde.fr 

« La révolution Facebook : le printemps arabe et le futur politique des réseaux sociaux », lesechos.fr

©L'Observateur de l'OCDE n° 286 T3 2011




Actualités
Restez connectés
Sondage

Selon vous, une reprise économique mondiale aura lieu :

  • D'ici mi-2012
  • Fin 2012
  • 2013
  • Plus tard
Courriel gratuit

RSS

©L'Observateur de l'OCDE 2012. Tous droits réservés. Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres. Les demandes de reproduction ou de traduction totales ou partielles des articles de l’Observateur de l’OCDE doivent être adressées au chef des éditions de l’OCDE : 2 rue André-Pascal, 75775 Paris, cedex 16, France ; ou par courriel, à observer@oecd.org

Webmaster