L’industrie manufacturière créatrice de valeur et d’emplois

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« Faites revenir l’industrie ! » Leitmotiv depuis le début de la crise, cette proposition est-elle réaliste après des années de déclin industriel ?

Des États-Unis à la France, hommes politiques, économistes et électeurs déplorent la disparition des emplois de l’industrie manufacturière. Certains mettent en exergue le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale vers les marchés émergents, et la nécessité pour les entreprises de s’implanter au plus près de la demande. D’autres critiquent les processus d’externalisation et les délocalisations vers des pays en développement, mises en place pour réduire les coûts de main-d’oeuvre et augmenter les marges, ainsi que le remplacement des emplois par la technologie.

L’industrie manufacturière des pays de l’OCDE, qui représente 60 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale, constitue toujours un levier économique majeur. Tandis que d’autres pays, notamment asiatiques, rattrapent leur retard, le déclin des emplois dans l’industrie manufacturière touche la majorité des pays de l’OCDE, notamment le Royaume-Uni (-25 % d’emplois entre 2000 et 2008), les États-Unis (-20 %) et même l’Allemagne (-5 %). Les pertes d’emplois résultent de suppressions de postes, de fermetures d’entreprises ou de délocalisations visant à réduire les coûts. Celles-ci créent cependant des emplois industriels ailleurs, y compris dans des pays de l’OCDE comme la Pologne, l’Estonie, le Luxembourg, la Nouvelle-Zélande et, dans une moindre mesure, l’Autriche et l’Italie. Mais ces évolutions de l’emploi correspondent principalement à celles de la demande, en particulier en direction de la Chine où plus de 30 millions d’emplois ont été créés dans l’industrie manufacturière sur la même période.

Pourquoi déplorer cette évolution ? Avant tout en raison de l’envolée du chômage dans plusieurs pays depuis le début de la crise. Contre-exemple notoire : l’Allemagne et son chômage généralement maîtrisé, notamment grâce à une industrie manufacturière puissante et tournée vers l’exportation.

Une solution séduisante
Rapatrier l’industrie manufacturière est une solution séduisante à plusieurs égards. En effet, dans les pays de l’OCDE, la productivité de l’industrie manufacturière croît plus vite que celle des services. Elle offre des emplois bien rémunérés dans différents métiers et activités, y compris dans ceux qui ne relèvent pas de la production, notamment dans les fonctions support et les services dans les grandes entreprises (gestion des ventes, conception, etc.). Les usines s’insèrent dans le tissu économique local et favorisent la création de services ; l’industrie manufacturière stimule l’innovation technologique, si cruciale pour les économies développées ; enfin, les produits manufacturés se vendent plus facilement que la plupart des services et peuvent doper les recettes d’exportation.

L’industrie manufacturière des pays de l’OCDE a évolué à la faveur du progrès technologique et de l’externalisation des processus lourds, requérant peu de qualifications, dans la chaîne de valeur. L’activité des usines des pays de l’OCDE a changé : la plupart des coûts de production des voitures ou des camions proviennent aujourd’hui du développement de logiciels et de la conception de composants, activités exigeant des compétences et une organisation très spécialisées. De nombreuses usines sont les mailles de réseaux planétaires, qui forment des chaînes de valeur mondiales complexes. Leurs fonctions et lieux d’implantation dépendent donc de leur place au sein de la chaîne de valeur, la R&D, par exemple, étant proche du siège tandis que l’assemblage en est plus éloigné. Les usines sont aussi devenues des lieux plus confortables et attrayants, avec par exemple des chaînes de production pourvues de sièges, la climatisation, des escalators, des formations et diverses améliorations en matière d’hygiène et de sécurité.

Des coûts en hausse
Autre tendance récente suivie de près par les décideurs politiques : la hausse du coût de l’activité économique sur les marchés émergents, et sa baisse relative dans ceux de la zone OCDE du fait de l’aggravation de la crise.

Ce resserrement de l’écart des coûts ne modifiera pas le déplacement de la demande vers les économies en plein essor d’Asie et d’Amérique Latine, mais il pourrait conduire davantage d’entreprises à remettre en question, voire à annuler leurs plans de délocalisations.

Délocaliser dans des pays lointains comporte des défis. Les rapports d’Area Development: Site and Facility Planning pointent la complexité des chaînes d’approvisionnement, les problèmes de qualité, de propriété intellectuelle et de main-d’oeuvre, ainsi que l’augmentation des coûts liés au transport et aux stocks. Un rapport indique que « le temps où les fabricants implantés à l’étranger pouvaient réduire leurs coûts de production de 30 % à 50 % est révolu », et que l’avantage compétitif de la Chine pourrait s’amenuiser davantage encore avec l’entrée en vigueur de tarifs douaniers et de lois sur les salaires.

C’est une opportunité pour les dirigeants des pays de l’OCDE, qui pourront renforcer l’assise et la compétitivité de leur industrie manufacturière, mais aussi utiliser la « relocalisation » pour répartir les risques liés aux catastrophes naturelles ou aux changements politiques. Mais ces mesures peuvent-elles répondre au problème du chômage et à la crise en général ?

Rien n’est moins sûr. Pour mener des politiques efficaces, les décideurs doivent savoir pourquoi les entreprises restent ou partent, et comment elles choisissent leur lieu d’implantation. Réduction des coûts, accès à une main-d’oeuvre peu chère ou aux matières premières, positionnement sur des marchés porteurs, goûts personnels : tout cela peut jouer.

Les décideurs doivent également examiner les perspectives d’évolution de la demande à long terme ; or, malgré les turbulences attendues à court terme, le potentiel de croissance des marchés émergents reste considérable. Dans plusieurs pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine, la classe moyenne est en pleine expansion et des millions de personnes moins aisées sont en passe de la rejoindre.

À l’inverse, dans les pays de l’OCDE, de nombreux marchés de biens et de services sont saturés. Reste l’espoir d’une innovation majeure, analogue à la révolution Internet, qui viendrait revivifier les perspectives économiques. Mais même si cela se produisait, l’emploi manufacturier se développerait principalement en dehors de la zone OCDE, la croissance de la productivité étant simplement trop élevée ailleurs. Cependant, d’autres secteurs sont appelés à se développer.

La valeur prime
Pour savoir quels sont ces secteurs, il faut examiner les chaînes de valeur mondiales. Les mesures politiques doivent-elles viser les activités stratégiques à forte valeur ajoutée, comme la R&D et la conception, ou les activités à faible coût, comme l’assemblage ?

Le développement de chaînes de valeur mondiales impliquant une délocalisation de la production et de l’approvisionnement, puis une spécialisation des activités en amont (et en aval), a joué un rôle déterminant dans le déclin de l’emploi manufacturier dans les pays de l’OCDE, où la production nécessite plus de capital et de compétences.

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Les conditions encadrant l’investissement dans l’économie du savoir détermineront sans doute la capacité des pays à se hisser dans les segments à forte valeur ajoutée des différentes branches. Ainsi, en 2006, la production de l’iPod occupait 41 000 personnes, dont 27 000 en-dehors des États-Unis et 14 000 dans le pays. Or, s’agissant des revenus, le rapport était inversé, les employés américains chargés de la conception, de la R&D, des logiciels et du marketing ayant gagné au total 753 millions de dollars, contre 318 millions pour ceux travaillant à l’étranger. À l’inverse, l’emploi manufacturier a globalement augmenté dans les pays en développement suite à la délocalisation d’emplois à forte densité de main-d’oeuvre et à faible valeur ajoutée, notamment dans l’assemblage et le conditionnement. Aussi les pays de l’OCDE ne peuvent-ils pas concurrencer durablement les pays en développement sur ce type de production.

Mais les frontières se sont quelque peu brouillées ces dernières années, faisant craindre des pertes croissantes d’emplois moyennement qualifiés et des conséquences néfastes en termes d’inégalités de revenus. Même la R&D a pris le large dans certains cas.

Les compétences étant davantage recherchées dans les pays à revenu intermédiaire, les coûts sont en hausse et les pays de l’OCDE sont encouragés à redevenir compétitifs sur ces activités. En résumé, les politiques publiques doivent tenir compte des évolutions structurelles de la compétition mondiale induites par les nouvelles chaînes de valeur.

Une chose est sûre : l’investissement dans des activités manufacturières à forte valeur ajoutée ne se traduira pas nécessairement par une création massive d’emplois nouveaux sur place. Du fait des progrès technologiques, une aciérie emploie actuellement 50 personnes, non plus 500. Un tour d’horizon des pays de l’OCDE donne une idée de l’importance de la valeur ajoutée : équipementiers automobiles autrichiens, industrie pharmaceutique irlandaise, ou encore industries traditionnelles comme celle de la chaussure en Italie, dont les conditions de travail et le savoir-faire artisanal ne sont pas facilement reproductibles à l’étranger.

Les décideurs doivent ainsi encourager l’accumulation de capital intellectuel dans leurs pays, et optimiser l’investissement. Les gouvernements encourageront les entreprises à investir dans certains domaines à forte valeur ajoutée, comme la R&D, le prototypage ou la conception, en mettant en place un environnement propice aux affaires, tourné vers l’offre de compétences et le respect des droits de propriété intellectuelle. Certains emplois peu qualifiés subsisteront inévitablement, mais la croissance des emplois faiblement rémunérés aura principalement lieu ailleurs.

Le débat sur le choix des activités à conserver ou à laisser partir n’est pas figé. Les progrès techniques devraient permettre de produire à la demande et d’être plus proche du client. Dans l’imprimerie par exemple, d’importantes commandes peuvent être rapidement livrées à proximité des clients, tout en externalisant les tirages aux délais d’exécution plus longs dans des pays à bas coût. Cependant, les entreprises peuvent souhaiter exercer un contrôle étroit sur le respect de la qualité et des délais de livraison.

L’industrie manufacturière occupe encore une place centrale dans les économies des pays de l’OCDE en termes d’innovation, de croissance de la productivité et de croissance des revenus. Même si la création de nouveaux emplois manufacturiers restera probablement faible, des investissements judicieux stimuleront la création d’emplois en amont et en aval, notamment dans les services qui y sont rattachés.

Certaines entreprises feront toujours le choix de relocaliser. Il serait néanmoins hasardeux de parler d’un phénomène tendanciel et de baser des stratégies sur ce qui pourrait être une fausse promesse.

Goldsberry Clare (2010), « Bringing Manufacturing Back to the
United States
».

OCDE (2011), Attractiveness for Innovation: Location Factors for International Investments, Éditions de l’OCDE.

www.oecd.org/innovation-fr

Pour plus d’informations sur l’industrie manufacturière et les activités de l’OCDE sur les chaînes de valeur mondiales, contacter Dirk.Pilat@oecd.org

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 292 T3 2012




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