L’art de gouverner et la révolution de l’information

©Larry Downing/Reuters

L’Observateur de l’OCDE fête son cinquantenaire : l’occasion idéale de nous interroger sur la pertinence de l’information elle-même. Pour cette édition spéciale, portons un regard, non pas sur la société de l’information en tant que telle ou sur la nouvelle application dernier cri. Prenons un peu de recul et  considérons les promesses, les défis et les risques que représente pour nous la révolution de l’information, dans notre travail et notre vie. Nous produisons toujours plus d’informations et de données, mais sommes-nous pour autant mieux informés et mieux armés pour mener notre vie?

Que de chemin parcouru depuis le lancement, en novembre 1962 de L’Observateur de l’OCDE par Thorkil Kristensen, le premier Secrétaire général de l’Organisation! Ces vingt dernières années, le paysage mondial a été totalement transformé par une avalanche d’innovations technologiques dans l’information et les communications. L’essor de pays comme la Chine et la Corée, le regain d’espoir de l’Afrique et les booms économiques de l’Irlande ou des États-Unis (du moins jusqu’à la crise de 2008) doivent beaucoup à la révolution de l’information et aux possibilités qu’elle a ouvertes en termes de connaissances, de capacités et de potentialités. En 1980, l’écrivain américain Alvin Toffler prédisait l’arrivée d’une « troisième vague » de changements sociétaux; cette vague aurait-elle déjà déferlé, et assisterions-nous à la formation d’autres vagues qui vont révolutionner la médecine, l’énergie, les communication, les transports?  

Qu’en est-il de l’exercice du pouvoir? Est-il facilité par la révolution de l’information? La tâche des décideurs est-elle au contraire plus ardue dans ce monde d’information démultipliée, accélérée? Comment savoir à quelles sources d’information, à quels conseils se fier, comment communiquer et convaincre? Les règles, voire le jeu lui-même, ont-ils changé?   

Rien de nouveau sous le soleil ?

Cette révolution de l’information n’est ni la première ni la dernière de l’histoire de l’humanité. Il y eut les volumen et les édits gouvernementaux pendant la période romaine, les tipao ou gazettes impériales  sous la dynastie Han en Chine, ou encore les journaux modernes, apparus dans les années 1600 en Europe. Bien d’autres inventions ont vu le jour dans les deux siècles suivants. Comme l’écrivait Emma Rothschild en 2003 dans L’Observateur de l’OCDE, citant l’Abbé Raynal, commentateur politique du XVIII esiècle, « Il s’est produit une “révolution dans le commerce, dans la puissance des nations, dans les mœurs, l’industrie et le gouvernement de tous les peuples”. Les continents sont reliés par “des ponts volants de communication” ».

La mutation actuelle est-elle fondamentalement différente? On peut le penser. À l’époque de l’Abbé Raynal, la mondialisation était une machine lente; une dépêche mettait plusieurs semaines à traverser les océans et les continents. La nouvelle d’une naissance royale ou d’une révolution faisait tout de même l’effet d’un scoop.  

Au XXe siècle apparurent la radio et la télévision. Le président Kennedy saluait le pouvoir de la télévision, qui soumet les politiques au regard scrutateur d’un public « capable de déceler (…) le mensonge, et (…) respectueux de l’honnêteté politique ».  

Quand, en 1964, Fannie Lou Hamer prononça son discours historique « Est-ce  cela l’Amérique ? » à la Convention démocrate, 90 % des foyers américains avaient la télévision, contre 54 % dix ans  auparavant. Le président Johnson, embarassé, essaya de détourner l’attention en organisant une conférence de presse au même moment, mais le discours fut tout de même retransmis le soir. C’était la première fois qu’une militante noire des droits civiques s’exprimait  librement devant un public national par le canal de la télévision. Les téléspectateurs jugèrent ses sentiments sincères et le mouvement des droits civiques se retrouva propulsé sur le devant de la scène politique américaine.

Mais la radio et la télévision, excellents canaux pour diffuser largement l’information, n’offraient ni interactivité ni outils permettant de gérer l’information. Leurs utilisations professionnelles étaient rares, si l’on excepte la possibilité d’écouter la radio au travail !

Plusieurs aspects distinguent les mutations actuelles: l’instantanéité et la compression de l’espace-temps; le recul du papier  au profit du numérique, l’information devenant omniprésente, voire envahissante; l’interactivité; la possibilité de stocker, traiter et gérer l’information; et la convergence des  plateformes – désormais, l’Internet s’écoute.  

Ce n’est pas tout. Ignazio Visco, ancien chef économiste de l’OCDE, le notait en 2002, « avec la baisse drastique des coûts de communication (…) et les innovations  technologiques qui l’ont accompagnée,  jamais dans l’histoire de l’humanité les idées,  le savoir-faire technologique et l’information n’ont circulé aussi vite ».   

Grandes espérances

Dans cette après-guerre qui voyait naître L’Observateur de l’OCDE, la diffusion d’informations au public était un exercice délicat. Après tout, était-il souligné dans le premier éditorial, la pénombre de la  confidentialité sied à l’efficacité politique.  

La Guerre froide nimbait les délibérations d’un voile de paranoïa, que ce nouveau magazine entendait dissiper: comme l’écrivait alors Thorkil Kristensen « un pas [était] franchi vers une plus large diffusion du  savoir de notre [organisation] ».  

Aujourd’hui, vingt ans après la chute du Mur de Berlin et l’essor de l’Internet, les attentes du public ont changé. L’ouverture et l’instantanéité sont la règle. Avec les applications mobiles et les données massives,  le monde de l’information numérique  s’accélère et se réinvente. Il est désormais crucial de gérer les informations et les savoirs, d’extaire du sens malgré le bruit de fond, de se doter des bonnes infrastructures, de gagner l’attention du public, et de faire les bons choix sans se laisser distraire par  les tweets et les « J’aime » sur Facebook. Dans ce numéro spécial cinquantenaire de  L’Observateur de l’OCDE, nous proposons une réflexion sur ces défis.

Technologie et pouvoir

« Four more years »: c’est par ce tweet, le plus lu de l’histoire, que Barack Obama annonçait la victoire électorale qui lui valait son second mandat présidentiel.  

Le président Obama, qui avait fait un  excellent usage d’Internet pour sa campagne  2008, compte, à l’heure où nous écrivons,  24 millions de lecteurs réguliers sur Twitter.  Il est la seule personnalité politique à  figurer parmi les 20 plus grosses audiences  Twitter, palmarès dominé par le monde des  sports et du spectacle. Mais l’information  est une clé du pouvoir, et beaucoup d’autres  personnalités politiques dans le monde ont  aussi leur compte Twitter.  

Les médias sociaux ont également compté  dans l’élection présidentielle française  de 2012, et ont leur place dans le paysage  politique de beaucoup d’autres pays depuis  un an ou deux. Les hommes politiques  découvrent aussi les applications mobiles pour collecter des données et connaître  les tendances.

La maîtrise des nouvelles formes de  communication est devenue indispensable  à quiconque entend conquérir le pouvoir ou l’influencer. Politiques, mais aussi syndicats,  organisations non-gouvernementales et  organismes caritatifs se sont approprié cet  outil, et les organisations internationales  comme l’OCDE n’ont pas été en reste.  

L’Internet a été un important catalyseur de  cette mutation. Ferment de la mondialisation,  il a aussi permis l’émergence de mouvements  antimondialisation. Ce fut l’épisode de  l’Accord multilatéral sur l’investissement  (AMI), négocié à l’OCDE dans les années  1990. En 1997, l’Institut Polaris, une ONG  canadienne, s’est procuré un exemplaire  du document qui a circulé par courriel  et s’est répandu comme une traînée de  poudre à travers le web. Les mouvements  antimondialistes étaient en plein essor et  connurent leur apogée à la conférence de  l’OMC en 1999 à Seattle. Le nombre de  manifestants (plus de 40 000) en surprit plus  d’un. C’est contre l’OMC qu’était dirigée leur  colère, mais la ville de Seattle se proclama  zone « hors-AMI ». Devant la détermination  des opposants, rassemblés autour de figures  telles que Lori Wallach, de Public Citizen, et  les désaccords qui apparaissaient parmi les  négociateurs eux-mêmes, l’AMI fut retiré

Cet épisode faisait clairement ressortir une  aspiration des citoyens, et non seulement  des ONG, à plus d’ouverture et de dialogue  dans l’orientation des politiques. Depuis,  plusieurs organisations ont tissé des liens  avec la société civile. Le Forum annuel de  l’OCDE, créé en 2000, et devenu depuis un  rendez-vous dans l’agenda mondial, en est  un bon exemple. Depuis lors, L’Observateur  de l’OCDE a largement ouvert ses colonnes  aux opinions d’invités, et beaucoup de blogs  sont nés. L’engagement public est devenu un  modus operandi.  

La révolution de l’information a aussi  donné naissance à des outils interactifs  plus sophistiqués où le rôle de l’utilisateur  ne se borne pas à commenter. Ainsi, avec  l’Indicateur du vivre mieux de l’OCDE, le  public contribue à définir la mesure du bien- être pour demain. Le portable a permis de  mobiliser des participants à une multitude de  campagnes et d’organiser des flash mobs pour  toutes sortes de causes.  

Ces nouveaux outils nuisent-ils aux ONG ?  On peut douter, comme Phil Evans dans  ce même numéro, que les manifestations  d’opinion par un simple clic puissent  remplacer les campagnes organisées de la  société civile. Il est trop tôt pour dresser le bilan du Printemps arabe ou du mouvement  Occupy, mais il s’agit d’une nouvelle forme de  manifestation moins centralisée, qui échappe  aux acteurs traditionnels de la contestation.  Partis politiques, syndicats et ONG semblent  hésiter sur la conduite à tenir. Nous assistons  à l’apparition de nouvelles formes de  gouvernance qui n’ont peut-être pas que des  avantages.  

Quant aux lobbys, on ne s’étonnera pas de  les voir préférer les face-à-face aux pages  Facebook, mais les choses peuvent changer.  À Washington, deux des principaux lobbys  cultivent une large audience Twitter. Et  de nouveaux think tanks sont apparus,  nourrissant les grands débats de leurs  perspectives et intérêts propres. Comme  l’écrit Anne Glover, conseillère scientifique  en chef de la Commission européenne, dans  ce numéro, la vraie difficulté est de s’assurer  que les faits soient non seulement entendus,  mais qu’ils conduisent aussi à de meilleures  politiques.  

Indéniablement, les décideurs doivent  prendre au sérieux les nouveaux outils de  communication. En 2018, la pénétration  mondiale du mobile devrait atteindre 96 % :  pratiquement une ligne par personne.  

Lorsqu’il n’y a quasiment plus d’obstacle  à l’accès et à l’échange d’informations, les  citoyens attendent des actions claires et  immédiates de la part des institutions.  L’administration en ligne, qui gagne du  terrain dans de nombreux pays, permet  aux citoyens d’interagir avec les pouvoirs  publics dans une multitude de domaines :  santé, éducation, sécurité, fiscalité. Les  gouvernements sont d’ailleurs demandeurs  d’une relation plus dynamique, s’intéressant  à ce que veulent les citoyens, plutôt que  de définir unilatéralement leurs besoins.  L’exploitation des données massives permet  d’appréhender à un niveau de détail inégalé  leurs souhaits et leurs problèmes. 

Roy Temple Cassidy, qui dirige l’une  des principales sociétés de lobbying de  Washington, déclarait dans un entretien  en 2012 que les candidats à un mandat  politique doivent faire face à plus de groupes  de pression qu’il y a 25 ans : « le candidat  d’aujourd’hui a beaucoup moins de maîtrise sur son discours ». Les décideurs politiques  se perdent moins en conjectures, mais avec  la sophistication des technologies actuelles,  ils peuvent passer beaucoup plus de temps  à tenter de déchiffrer les messages et de  dégager les tendances dans le brouhaha  ambiant.  

Les grands débats du temps se retrouvent  sur Internet. Difficile de savoir s’il faut s’en  réjouir ou s’en inquiéter.

La confiance du public n’est pas forcément  éternelle. La capacité des technologies  de l’information à extraire les moindres  détails sur l’individu, notamment lorsqu’il  consomme, est notamment une source  d’inquiétudes, et l’OCDE prête la plus grande  attention aux implications que peut avoir  cette collecte de données tous azimuts.  

La vie privée et la sécurité sont d’ailleurs des  thèmes privilégiés de l’OCDE depuis trente  ans, et ses lignes directrices sur la vie privée  et la sécurité des systèmes d’information  sont désormais des références pour les  professionnels et les décideurs politiques  du monde entier.  

La lutte contre les abus reste une cible  mouvante pour toutes les organisations.  Comme l’explique dans ce numéro  Rick McDonell, secrétaire exécutif du  Groupe d’action financière, qui combat le  blanchiment d’argent et le financement  d’activités illicites, être sous les feux de  la rampe n’est pas toujours un atout. Le  numérique a des avantages certains, mais il  faut avoir conscience des risques posés par  les nouvelles technologies. Twitter, Facebook,  voire de simples SMS peuvent causer bien  des soucis ; combien de personnalités  politiques se sont trouvées dans l’embarras à  cause d’un tweet discret (ou indiscret) faisant  la une des journaux.  

Chacun se sent sommé de réagir en temps  réel, les politiques et les marchés jouant  parfois au chat et à la souris. La crise de  l’euro est un cas d’école : la même annonce  politique peut un jour rassurer les marchés  déboussolés, perdre son effet le lendemain,  et provoquer une surenchère qui déclenchera  une nouvelle cascade d’annonces.

Il faudra bien sûr du temps avant que se  forment de nouvelles habitudes et une  véritable culture de l’Internet, que ce soit  dans l’exercice du pouvoir ou dans la sécurité  individuelle. Certains gouvernements  voudraient aller plus vite et circonscrire  Internet dans des règles internationales.  D’autres s’opposent à toute tentative de limites gouvernementales au cyberespace,  préférant le modèle ouvert, sans frontières et  multipartite, qui a fait le succès d’Internet.

L’ignorance peut nuire

Les avancées de la société de l’information  ont toujours été synonyme de progrès,  mais elles n’ont pas toujours fait l’unanimité. « Les publications aveuglent le monde »,  notait encore Emma Rothschild, citant  un commentateur du XVIII e  siècle.

Nous avons produit en un an plus de données  que dans toute l’histoire de l’humanité :  allons-nous finir écrasés par une masse  d’informations ?  

La gestion des connaissances est désormais  une tâche importante pour tous : organisations,  pouvoirs publics, entreprises et ménages.  De nouveaux outils numériques nous  permettront d’extraire du sens de cette masse  de données, de la traiter et de la faire circuler.

 La connaissance étant un bien public, ces  systèmes doivent aussi œuvrer pour les  générations futures. Comment construire  une banque de connaissances, alors que les  pages publiées sur Internet s’effacent, et que  des informations stockées sur des supports  obsolètes et des ordinateurs mis au rebut sont  perdues ? Deborah Woodyard, de la British  Library nous le rappelait dans L’Observateur  de l’OCDE en 2003 : nous pouvons toujours  lire les cahiers de Léonard de Vinci, mais plus  nos propres disquettes.  

Gageons que les chercheurs du futur  pourront accéder à ce numéro de  L’Observateur aussi facilement qu’à un  cahier de Léonard de Vinci. Et malgré l’infini  kaléïdoscope de données et d’actualités, ils  pourront, avec un peu de chance, trouver ce qu’ils cherchent ainsi que du temps pour  le lire.  


Références

Woodyard Deborah (2003), « Comment sauvegarder le patrimoine numérique ? », L’Observateur de l’OCDE n° 240/241, décembre

Fannie Lou Hamer (1917-1977), Témoignage devant  le Comité de vérification des pouvoirs, Convention  nationale démocrate, Atlantic City, New Jersey, 22 août,  1964. http://americanradioworks.publicradio.org/features/sayitplain/flhamer.html 

OCDE/UIT (2011), M-Government: Mobile  Technologies for Responsive Governments and  Connected Societies 

Voir http://www.oecd.org/fr/internet/

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 293 T4 2012  




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