Observateur OCDE

L'art changeant du langage

Les traducteurs sont aux avant-postes de la communication et du savoir mondiaux. Mais la révolution de l’information n’a pas toujours été idéale pour eux.

Lorsque l’OCDE a été instituée, il y a à peine plus d’un demi-siècle, les technologies de l’information et de la communication (TIC) en étaient à leurs balbutiements. Le terme même d’ordinateur venait d’être créé quelques années auparavant et le réseau Internet n’existait pas, pas plus que les microprocesseurs. La télévision commençait à entrer dans les foyers.

Dans le domaine de la traduction, les principales sources d’information étaient les ouvrages techniques, les dictionnaires, les revues spécialisées et les experts. La recherche documentaire prenait beaucoup de temps, parce qu’il fallait puiser l’information principalement dans des centres de documentation publics ou privés ou dans des ouvrages distribués par des libraires spécialisés. Le temps était compté, comme aujourd’hui, mais passer plusieurs heures pour trouver un renseignement en allant consulter des ouvrages dans une bibliothèque était normal, puisqu’il n’y avait pas d’alternative. La traduction automatique (TA), dont la recherche avait débuté aux États-Unis à la fin des années 1940, pendant la Guerre froide, faisait ses premiers pas. Les traducteurs tapaient leurs traductions en double sur des machines à écrire à l’aide de papier carbone. Au rythme actuel du progrès, les tablettes tactiles seront probablement jugées aussi antédiluviennes dans une décennie que les machines à écrire aujourd’hui.

En quelques décennies, le monde de la traduction a radicalement changé. La machine à écrire, remisée dans les placards, a été remplacée par des ordinateurs de plus en plus puissants. Les dictionnaires ont cédé la place aux bases de données. Plus récemment, les dictaphones analogiques ont disparu au profit de la dictée numérique et de la reconnaissance vocale. La TA se heurte toujours, cinquante ans plus tard, à des obstacles qu’elle semble encore loin de pouvoir franchir, mais les outils de traduction assistée par ordinateur (TAO) ont pris le relais et permettent de retrouver rapidement des phrases ou segments de phrases déjà traduits dans les innombrables textes originaux et traductions humaines stockés dans des serveurs. La gestion de la demande bénéficie de l’apport d’outils de gestion de flux toujours plus performants et les nouvelles technologies facilitent la soustraitance. Quant au réseau Internet, qui a révolutionné la recherche d’information, il est un outil très prisé des traducteurs, qui y trouvent des réponses à la plupart de leurs questions.

Ce bilan factuel paraît très positif, même si les immenses espoirs suscités par la TA se sont évanouis au fil du temps en dépit des progrès accomplis. À y regarder de plus près, il est plus mitigé. Certes, les techniques de recherche documentaire et terminologique se sont améliorées de façon spectaculaire et les réseaux permettent des échanges quasi instantanés d’un bout à l’autre de la planète, ce que les esprits les plus visionnaires n’auraient jamais imaginé il y a un demisiècle. Certes, il est possible d’obtenir très rapidement une information sur un personnage, un événement, un phénomène quelconque en consultant Internet. Certes, il est possible d’assurer un suivi de la demande en temps réel et de produire d’innombrables tableaux statistiques. Toutefois, face à cette débauche de moyens technologiques, on serait en droit d’attendre des gains qualitatifs et quantitatifs considérables. Or, il n’en est rien. Les gains sont dérisoires à l’aune des progrès réalisés dans la création, l’accessibilité et la gestion de l’information. La qualité de la traduction ne s’est pas améliorée, loin s’en faut, et la productivité n’a pas autant crû que les plus chauds partisans des nouvelles technologies le promettaient. Ce hiatus entre progrès technique et gains de performance est a priori mystérieux.

En réalité, il n’y a guère de mystère. La traduction reste avant tout une activité intellectuelle qui consiste à analyser et comprendre de l’information pour la restituer fidèlement dans une autre langue. Si les outils modernes permettent de trouver plus rapidement un équivalent terminologique ou d’éclairer un concept inconnu, c’est l’être humain qui continue de faire ce travail d’analyse, de compréhension et de restitution. Lui seul est en mesure de dénouer les fils d’un discours abscons ou d’un texte à la logique complexe, voire erronée. Les originaux sont en effet émaillés d’un nombre croissant d’erreurs dues à la pression des délais, aux ouvrages collectifs qui ne font plus l’objet d’un editing ou aux modifications multiples, d’origine interne ou externe, introduites tout au long de la chaîne de production des documents et des publications. Dans ce contexte, le traducteur devient, de plus en plus, un « enquêteur » qui analyse et un « éclaireur » qui rétablit, si besoin est, la logique du texte et la pensée de ses auteurs en déjouant les pièges, rédactionnels ou autres, rencontrés au détour de nombreuses phrases. La baisse de qualité des originaux agit comme un frein qui fait contrepoids aux apports technologiques. La qualité de la traduction en subit le contrecoup lorsque les délais ne permettent ni de mener à bien cette analyse, ni de réviser le travail de traduction.

La spécialisation et la complexité croissantes des activités humaines, la gamme grandissante des secteurs traités par l’organisation, l’augmentation du nombre de pays membres sont autant de défis complémentaires à relever par les traducteurs qui doivent maîtriser un large éventail de secteurs à l’intérieur de leur principal domaine de compétence.

Par ailleurs, il est bien connu que le mieux est l’ennemi du bien. L’information abonde, notamment sur le net, mais elle peut être contradictoire selon les sites consultés, si bien que les traducteurs ont parfois du mal à séparer le bon grain de l’ivraie, ce qui les incite à multiplier les recherches pour lever les incertitudes. L’arsenal des moyens technologiques mis à leur disposition peut donc se révéler pénalisant.

Enfin, avec le progrès technique, les traducteurs sont devenus totalement dépendants de l’informatique, à l’instar de nombreuses professions. Sans leur ordinateur et sans accès aux réseaux, ils sont aussi démunis qu’un ingénieur sans sa calculatrice. Les pannes et dysfonctionnements du réseau sont donc extrêmement pénalisants pour les services de traduction parce qu’ils paralysent l’activité des traducteurs.

Toutefois, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Les TIC ont révolutionné les méthodes de travail du traducteur, qui y a gagné sur bien des plans. Avec les moyens rudimentaires dont ils disposaient dans les années 1960 à 1980, les traducteurs seraient complètement dépassés dans le monde d’aujourd’hui. Ils ont su s’approprier les nouvelles technologies de l’information et de la communication applicables à leur domaine, ils continuent de suivre les progrès de la TA et ils s’intéressent aux nouveaux modes de communication, comme le crowdsourcing, dont les possibilités d’application à la traduction font d’ores et déjà l’objet d’études. En ce sens, les traducteurs restent des acteurs de leur temps, aptes à apporter efficacement leur savoir-faire à la communauté internationale pour contribuer au progrès grâce à une meilleure communication au sein du village planétaire.

*René Prioux a travaillé 26 ans à l’OCDE et a dirigé les services de traduction de 1996 jusqu’à sa retraite en 2011.

Voir www.oecd.org/fr/internet/ et www.oecd.org/fr/innovation/

Voir aussi www.oecd-ilibrary.org/fr

©L’Observateur de l'OCDE N˚ 293 T4 2012

à lire aussi sur: traduction, internet, information, technologie, recherche, TAO, édition, organisation du travail, informatique, communication, crowdsourcing


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