L’Afrique doit transformer l’essai

À en juger par les gros titres des médias, l’heure est à l’afro-optimisme. Assistons-nous au décollage économique de l’Afrique ? Le projet Perspectives économiques en Afrique, fruit d’un  partenariat de plus de dix ans entre le Centre de développement, la Banque africaine de développement, le PNUD et la Commission économique pour l’Afrique, propose une analyse contrastée de son « émergence ».

Depuis le début des années 2000, le produit intérieur brut (PIB) réel du continent croît chaque année en moyenne de 5.1 %. C’est deux fois plus que la décennie précédente, et le produit intérieur brut par tête des pays africains croît au moins deux fois plus vite que celui des pays de l’OCDE. Cette tendance positive de moyen terme connaît néanmoins deux accidents : en 2009, lorsque chute la demande des pays de l’OCDE taclés par la crise économique et financière mondiale, et en 2011, quand le « printemps arabe » gèle soudainement la croissance de la Tunisie, de l’Égypte et de la Libye. Dépendance à l’égard des marchés étrangers et fragilité politique et sociale restent ainsi des risques majeurs. Mais à chaque fois, la croissance rebondit.

Quels sont les ressorts de ce dynamisme ? La démographie est un premier facteur-clef. L’Afrique est le plus jeune continent du monde, avec 200 millions de 15-24 ans, qui deviendront 400 millions en 2045. Depuis 2010, les Africains sont officiellement plus d’un milliard, dont quelque 300 millions ont un revenu supérieur à 2 dollars par jour, et la demande intérieure est ainsi l’un des principaux moteurs de la croissance dans les pays africains en 2012.

Par ailleurs, les économies africaines sont, dans l’ensemble, pacifiées et mieux gérées. Le nombre et l’intensité des conflits violents reculent dans les années 2000 par rapport à la décennie précédente, et la part des manifestations et des grèves progresse au détriment de la part des violences politiques. Les élections démocratiques, plus ou moins libres et transparentes, deviennent la règle.  

Nombre d’économies africaines bénéficient d’une efficacité accrue dans la gestion macroéconomique, soutenue par l’annulation partielle ou totale des dettes souveraines. En outre, une nouvelle génération de cadres contribue à dynamiser la gestion des entreprises et des administrations.

Enfin, et surtout, l’Afrique profite depuis les années 1990 du « basculement de la richesse mondiale » et de l’envolée soutenue du niveau de la demande et des prix mondiaux des matières premières qui l’accompagne. Dans la décennie 2000, alors que s’emballe la croissance des grandes économies émergentes, leurs besoins d’énergie, de minerais, de terre arable, de bois, etc. explosent.  Les exportations d’Afrique vers l’Europe sont multipliées par deux, celles vers la Chine par douze. Les investissements étrangers, dopés par la disponibilité d’une épargne mondiale abondante, affluent dans les mines et l’agriculture, mais aussi dans les infrastructures et les services nécessaires à leur exploitation. Les autres secteurs de l’économie bénéficient d’un effet d’entraînement.

« Vous dites chaque année que l’Afrique s’enrichit, mais mes parents qui vivent là-bas continuent de souffrir ! Où est-elle, cette croissance ? ». Cette question d’une participante à l’édition 2008 du Forum économique international sur l’Afrique campe bien le débat : si la richesse s’accumule plus vite en Afrique, peut-on parler pour autant d’une accélération durable du développement du continent au bénéfice de tous les Africains ? Sur le front de l’emploi, le bilan de cette décennie de croissance africaine est en fait décevant. Les jeunes souffrent particulièrement du chômage, du sous-emploi et de la précarité. D’après le BIT, la croissance a certes permis de créer 63 millions d’emplois entre 2000 et 2007, mais dans le même temps ce sont 96 millions de jeunes (15-24 ans) qui entraient sur les marchés du travail. La croissance n’est donc ni assez forte ni assez diversifiée pour absorber les 10 à 12 millions de jeunes qui grossissent chaque année les rangs des demandeurs d’emplois. Nos travaux conjoints avec l’institut de sondage Gallup (World Poll) montrent d’ailleurs qu’une une fois pris en compte les « découragés », qui ne se déclarent pas comme sans emplois, la part des jeunes africains sans emploi double par rapport aux statistiques officielles, de 18 à 40 millions environ.

Les causes de cette situation sont à chercher à la fois du côté de l’offre et de la demande de travail. Tout d’abord, les systèmes scolaires et de formation ne produisent  n’offrent pas les compétences et les aptitudes dont ont besoin les entreprises en Afrique, ou qui permettraient aux jeunes de développer leur propre business de manière viable. En Égypte, par exemple, environ 1,5 million de jeunes sont sans emploi, quand, dans le même temps, les entreprises du secteur privé ne parviennent pas à pourvoir 600 000 postes vacants. En Afrique du Sud, on dénombre 3 millions de jeunes ayant quitté l’école et sans emploi, et 600 000 diplômés du supérieur en recherche d’emploi, alors qu’il y a 800 000 postes vacants pour lesquels les entreprises ne trouvent pas les profils adéquats.

Mais ce sont surtout les obstacles au développement du secteur privé local qui freinent la demande de travail : coût élevé et qualité médiocre de l’énergie et des infrastructures, difficulté d’accès au crédit et aux marchés, corruption continuent d’être dénoncés par les opérateurs économiques comme autant d’obstacles à leur croissance et leur compétitivité.

Ainsi, l’Afrique va mieux dans l’ensemble, mais le changement pour le plus grand nombre se fait attendre. Le problème vient à la fois du rythme et de la structure de la croissance. Le rythme, d’abord : les épisodes de décollage économique nécessitent des niveaux de croissance à la fois élevés et stables sur une longue période ; or les quelques 5 % en moyenne auxquels ont crû les économies africaines pendant une dizaine d’années, en tenant compte du fait qu’elles partaient de très bas, et que la population continue d’augmenter à un rythme de 2 à 3 % par an, restent très en-deçà des 30 ans de croissance à 10 % que la Chine vient de connaître dans le contexte de la politique de l’enfant unique.

La structure ensuite : maintenir durablement une trajectoire de croissance dynamique, plus créatrice d’emplois, suppose deux phénomènes : d’une part l’essor de nouvelles activités plus productives –comme l’industrie manufacturière ou les services à haute valeur ajoutée –et d’autre part le déplacement des ressources et de la main-d’œuvre des secteurs traditionnels – telles que l’agriculture familiale ou le petit commerce informel – vers ces nouvelles activités. La transformation structurelle se produit lorsque les deux phénomènes ont lieu simultanément, entraînant une hausse de la productivité globale et avec elle une amélioration des salaires et de la qualité des emplois. La trajectoire de l’économie mauricienne dans les 30 dernières années du XXe siècle en est une illustration, qui à la culture du sucre a ajouté la manufacture de vêtements destinés à l’exportation avant de développer un secteur de services à haute valeur ajoutée, notamment dans le tourisme et le secteur bancaire.

Les conditions pour un décollage économique sont plus favorables que jamais en Afrique. Il reste aux économies du continent à mobiliser et valoriser davantage leur capital humain et leurs ressources naturelles. C’est au prix d’ambitieuses réformes structurelles et de politiques industrielles d’un genre nouveau que les économies africaines transformeront l’essai de la décennie de croissance écoulée.

Voir www.africaneconomicoutlook.org

Voir aussi www.oecd.org/fr/dev/ et www.oecd.org/fr/developpement/

©L’Observateur de l’OCDE n° 296, T3 2013




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