Du café pour la paix

©Thomas Mukoya/Reuters

Une ONG locale appuie le développement rural dans la Province Orientale, au Nord-Est de la République Démocratique du Congo (RDC). ACIAR* (Appui à la communication interculturelle et à l'auto-promotion rurale) vise à relancer la filière café en Ituri à travers une réponse intégrée aux dégâts sociaux et économiques causés par un conflit d’une rare violence entre 1998 et 2004. Malgré l’intérêt des bailleurs de fonds internationaux, du marché et des autorités congolaises pour le café, il est difficile pour une ONG de terrain, dans une zone aussi abîmée et reculée, de connecter les producteurs de café à l’ensemble des acteurs de la filière.

Le café est l’une des nombreuses richesses naturelles de la Province Orientale, située à environ 1500 km de Kinshasa, la capitale du pays. Comme l’or, le coltan ou les essences de bois précieux, il est l’objet de la convoitise de pays voisins, et l’État congolais comme la population locale ne perçoivent aujourd’hui qu’une infime partie des bénéfices liés à son exploitation.

Si presque dix années se sont écoulées depuis la fin officielle du conflit inter-ethnique dans la province, la situation reste fragile. La réconciliation entre les communautés est encore difficile et, en août 2013, des combats ont repris entre l’armée régulière congolaise et le groupe rebelle M23 dans le Nord Kivu, voisin de la Province Orientale.

Les conséquences de la guerre sur le tissu social et sur l’environnement économique ont été dramatiques. Les investisseurs congolais et étrangers ont fui, les infrastructures et les savoir-faire ont été largement détruits. Malgré un taux de croissance de plus de 8 % prévu pour l’année en cours, la RDC reste au dernier rang de l’indice de développement humain du PNUD.

Depuis plus de 20 ans, ACIAR conçoit et met en œuvre des projets qui répondent à la fois aux besoins des populations et aux priorités des bailleurs internationaux (Nations unies ou agences de coopération bilatérales) : réintégration des ex enfants-soldats, réhabilitation des femmes victimes de violences sexuelles, micro-crédit, sécurité alimentaire, etc.

Mais, avec très peu de ressources propres et une voix qui porte difficilement jusqu’à Kinshasa, ACIAR peine à définir et à imposer sa vision à long terme pour la justice et le développement rural dans la Province.

Pourtant, ACIAR, en collaboration avec SHIFT, entreprise de conseil spécialisée dans les connexions intersectorielles, a décidé de proposer aux bailleurs un projet pluriannuel dans le secteur du café, qu’elle estime être un puissant levier pour la réduction de la pauvreté.

Au Nord-Est de l’Ituri, district de la Province Orientale, la majorité des paysans dépendent du café pour répondre aux besoins primaires de leur ménage. La plupart des paysans de la région possèdent entre 150 et 300 pieds de caféiers, dans des plantations qui dépassent rarement les deux hectares. Il s’agit de café Arabica réputé, dont la demande continuera à augmenter, malgré des fluctuations récentes des cours.

Depuis les années 1970, la libéralisation du marché du café, les conflits, la destruction des infrastructures, le manque d’entretien des plants et l’absence d’organisation paysanne ont provoqué une détérioration catastrophique de la production de café dans la zone. Alors qu’en 1989, la RDC exportait environ 120 000 tonnes de café, soit 80 % de la valeur de ses exportations agricoles, en 2012, les exportations officielles étaient de 10 000 tonnes.

L’immense majorité du café d’Ituri est exportée illégalement vers l’Ouganda, où a lieu la transformation en café vert. L’on estime qu’environ un tiers des exportations de café Arabica d’Ouganda viendrait le l’Est de la RDC.

Les prix proposés par les commissionnaires ougandais, exceptionnellement bas, sont acceptés par les producteurs qui n’ont pas d’autre point d’accès au marché. L’état des routes et le montant des taxes officieuses perçues à la frontière sont quelques-uns des facteurs qui empêchent les planteurs de vendre leur café eux-mêmes.

Le projet d’ACIAR, qui doit débuter en janvier 2014, vise à réintégrer les producteurs de café sur la chaîne de valeur en leur permettant d’obtenir des conditions plus favorables pour la vente de leur café. Le projet entend avant tout améliorer la production du café grâce à la sensibilisation et à la mise à disposition d’outils indispensables, introuvables localement ; ainsi que sécuriser les exportations, en collaboration avec l’Office national du café (ONC) congolais.

Grâce à une approche intersectorielle et intégrée, les bénéfices économiques tirés de la vente du café contribueront à un meilleur accès aux droits économiques fondamentaux tels que l’éducation ou la santé, et à la reconstruction du tissu social de la Province.

ACIAR s’appuie sur une première tentative, dans le cadre d’un projet financé par le PNUD en 2006-2008, pour organiser les planteurs de café et commercialiser leur production. Faute de financements pérennes, le projet n’avait pu continuer. Grâce à cette expérience, à son travail avec les Mutuelles de Solidarité, groupes de micro-crédit, ou encore parce que ses agronomes travaillent au quotidien avec les planteurs depuis des années, ACIAR est dans une position unique pour mener à bien ce travail. Pourtant, elle est dans la position la plus difficile qui soit pour trouver des financements et des investisseurs.

L’effet café
Lors de notre dernière mission en Ituri en août 2013, nous avons constaté une effervescence autour du café de la Province Orientale. Les agences de coopération bilatérales, qui se concentrent toutes davantage sur les Kivus depuis des années, ont envoyé des experts faire des diagnostics ; un homme d’affaire congolais a rouvert la seule usine de transformation du café dans le Nord de l’Ituri il y a six mois ; une ONG internationale a lancé la construction de stations de lavage du café ; des commissionnaires ougandais, ayant eu vent de l’initiative d’ACIAR, nous contactent pour obtenir l’exclusivité sur la vente du café du projet, le Gouverneur de la Province Orientale discute avec des investisseurs étrangers… Malheureusement, le téléphone et Internet fonctionnent mal, les routes sont dans un état désastreux, et l’information circule plus difficilement en Ituri qu’ailleurs. Il est impossible pour ACIAR d’obtenir des informations précises sur ces différentes initiatives.

La Stratégie nationale de relance de la filière café 2011-2015, adoptée par le Gouvernement de RDC, pourrait être le cadre requis. Cependant, sans une structure de coordination qui aurait une vision d’ensemble et qui pourrait connecter les planteurs aux acteurs privés et publics de la filière, cette stratégie nationale pourra difficilement produire les effets attendus. Et les acteurs comme ACIAR, ayant une réelle passion et une expertise dans le secteur du café, resteront isolés.

*À ne pas confondre avec l’Australian Centre for International Agricultural Research (ACIAR), qui gère une partie des programmes de coopération pour le développement du gouvernement australien.

Références

Voir www.shiftsocialimpact.com

Contactez France@shiftsocialimpact.com

Voir aussi www.oecd.org/developpement

© L’Observateur de l’OCDE n° 296, T3 2013 




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