Sahel : en quête de sécurité

Le développement humain et économique souffre de l’insécurité et des conflits. La région saharo-sahélienne est confrontée à certains des plus grands périls de sécurité mondiale, qui compromettent gravement sa stabilité et son développement. La crise de 2012-2013 au nord du Mali, certes localisée dans un seul pays, illustre en réalité des difficultés endémiques qui transcendent les frontières. Nous examinons ici certaines des options politiques susceptibles d’y mettre fin.

Le nouveau président du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta, a pris ses fonctions le 4 septembre 2013. Avec son élection renaît l’espoir de voir le nord du pays tourner le dos à l’instabilité, la violence et l’extrémisme pour s’ouvrir à la démocratie et au développement. Dans les 18 mois précédant l’élection, le Mali a été en proie à un soulèvement séparatiste, suivi d’un coup d’État et de l’instauration de la charia dans le nord, puis finalement, en août 2013, de l’expulsion des djihadistes par une intervention militaire internationale. En quoi la situation malienne est-elle symptomatique des enjeux de toute la région ?

Cette difficulté à engager une démarche de développement et à imposer l’autorité de l’État sur de larges étendues faiblement peuplées, aux institutions fragiles, se retrouve dans toute la région du Sahel. La région du septentrion malien, qui comprend Tombouctou, Kidal et Gao, représente deux fois la superficie de l’Allemagne et compte 1,6 habitants au km2, soit à peu près la densité de la Mongolie, pays le moins peuplé du monde. Cette zone pâtit depuis longtemps de sous-développement économique et de sous-investissement, d’où une marginalisation des populations et des territoires.

Les réseaux criminels qui prospèrent dans la région saharo-sahélienne alimentent la corruption et se sont largement infiltrés dans l’économie légale, souvent informelle. Depuis le début des années 2000, le défaut d’État fournit un contexte idéal à la transformation de la région en plateforme majeure pour tous les trafics : cocaïne et autres stupéfiants d’Amérique latine, armes, cigarettes et êtres humains. L’enlèvement de ressortissants étrangers est notoirement un moyen de fi nancement des bandes criminelles.

Avec l’arrivée de réseaux terroristes dans cette zone, la situation des populations s’est encore dégradée, et les sources légales de liquidités – tourisme et investissement – se sont taries. Suite au développement des activités d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) de l’Algérie vers les pays limitrophes, et à la prolifération d’autres groupes terroristes et criminels en l’Afrique de l’Ouest et au Sahel, le Pentagone considère désormais la région comme « le nouveau front de la guerre contre le terrorisme ». Depuis le renversement du régime Kadhafi , l’arrivée massive au Nord-Mali d’armes et de combattants venus de Libye a aggravé une situation déjà explosive.

Une seule voie est possible : investir à long terme dans le développement et les mécanismes de sécurisation du nord du Mali et de toute la région. La population, essentiellement rurale, tirait traditionnellement sa subsistance de l’agriculture et du pastoralisme. En 2010, les plaines irriguées au sud de Tombouctou produisaient 20 % de la production nationale de riz. En rétablissant la stabilité et en investissant, cette production pourrait être beaucoup plus importante et faire du Nord-Mali le grenier du reste du pays.

Pour instaurer une stabilité durable, il faut que les zones saharosahéliennes soient valorisées et habitées. Les troupeaux doivent être au coeur des stratégies de stabilisation. Le pastoralisme offre le double avantage d’être adapté à l’environnement et de compenser la faible densité démographique. Le pastoralisme nomade ne s’arrête pas aux frontières de la région sahélienne et forme un tissu relationnel complexe qui couvre une zone beaucoup plus vaste, allant jusqu’à l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale. Il s’inscrit aussi dans les relations commerciales, très intéressantes économiquement et politiquement, entre les pays du littoral et du nord de l’Afrique.

Des accords commerciaux, tels que celui qui devrait associer le Maroc et l’Union économique et monétaire ouest-africaine, peuvent stimuler les échanges de produits agricoles et faciliter les investissements nordafricains au sud du Sahara. Ils contribuent aussi au développement d’infrastructures comme les routes transsahariennes qui permettront une présence plus durable de communautés plus stables. Les populations d’Afrique du Nord sont en moyenne plus riches que celles d’Afrique sub-saharienne, mais elles disposent d’infi niment moins d’eau, de terres arables et pastorales. De tels accords sont bénéfi ques aux les deux parties et devraient être poursuivis.

Bien sûr, il faudra aussi recourir à des moyens de sécurisation plus traditionnels – à condition qu’ils s’inscrivent dans une logique régionale et soient adaptés à des interlocuteurs non-étatiques. Le Comité d’état-major opérationnel conjoint regroupant l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger, de même qu’un certain nombre de mécanismes de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, sont déjà des instruments opérants pour la coopération et le partage des ressources. Les dispositifs existants devront être complétés et renforcés.

Enfi n, il faut resserrer le contrôle et la surveillance anti-blanchiment, pour repérer et réprimer les fl ux d’argent qui proviennent des trafi cs et les alimentent. Privés d’accès aux services fi nanciers, les réseaux criminels seront nécessairement affaiblis, et avec eux leur pouvoir de nuisance pour la stabilité régionale et mondiale.

CSAO Le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest est un groupe d’organisations régionales d’Afrique de l’Ouest, de pays et d’organisations internationales travaillant ensemble au développement et à l’intégration de la région ouest-africaine. www.oecd.org/swac


Références

Colloque sur le complexe « Sécurité et développement » en Afrique de l’Ouest : Défis régionaux, Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE, juin 2012.

OCDE (2013), Cahiers de l’Afrique de l’Ouest. Conflits liés aux ressources et terrorismes : deux facettes de l’insécurité, Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest

OCDE (2012), Cahiers de l’Afrique de l’Ouest. Risques sécuritaires globaux et l’Afrique de l’Ouest : les enjeux du développement, Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest

© L’Observateur de l’OCDE n° 296 T3 2013




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