Le secteur de l'énergie détient les clés du climat

Directeur exécutif, Agence internationale de l’énergie (AIE)

Phil Noble/Reuters

Au moment de la création de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) en 1974, on commençait à peine à se soucier du changement climatique. Si l’effet de serre était un phénomène connu, il n’était pas encore largement admis, et le débat sur les impacts à long terme des émissions de CO2 restait circonscrit à la communauté scientifique.

Cependant, au fil des décennies qui ont abouti au premier rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en 1990, le monde a commencé à prendre lentement conscience du problème. La thématique du changement climatique, réservée jusque là aux revues spécialisées, s’est alors diffusée dans la sphère politique internationale.

En 2015, le changement climatique est désormais reconnu à l’échelle planétaire comme l’un des défis majeurs du XXIe siècle, auquel il est impossible de se soustraire : toutes les régions du monde et tous les secteurs de l’économie doivent fédérer leurs efforts pour le relever.

À cet égard, le secteur de l’énergie est appelé à jouer un rôle prépondérant. Si nous voulons avoir un espoir d’atteindre notre objectif commun de limiter à 2° C le réchauffement de la planète, la demande d’énergie ne peut plus être satisfaite par les moyens utilisés jusqu’ici. Ces 50 dernières années, les combustibles fossiles ont essentiellement couvert l’augmentation de la consommation d’énergie ; or leur combustion est à l’origine des deux tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Demain, la demande devra être satisfaite par des énergies beaucoup moins carbonées. Il est donc impératif que les dirigeants qui vont se réunir à Paris pour la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, la COP21, mettent la transition énergétique au cœur de l’accord sur le climat.

Certains signes semblent encourageants. À ce jour, les plus de 150 pays qui ont présenté leurs engagements climatiques, connus sous le nom de « contributions prévues déterminées au niveau national » (INDC), génèrent 90 % environ de l’activité économique mondiale et près de 90 % des émissions mondiales de GES liées à la consommation d’énergie. Ces pays sont aussi à l’origine d’environ 90 % de la demande mondiale d’énergies fossiles, dont ils assurent près de 80 % de la production. Si ces pays tiennent leurs engagements, la croissance des émissions de GES du secteur de l’énergie connaîtra un ralentissement spectaculaire d’ici 2030.

Comment assurer le respect de ces engagements ? Que peut-on faire dans l’immédiat et à court terme dans le secteur de l’énergie pour éviter d’ajouter la COP21 à la liste des sommets sur le climat qui se sont soldés par des accords ambitieux et des résultats médiocres ? L’AIE se rend à la COP21 pour y proposer des actions pragmatiques et réalistes, articulées autour de quatre clés capables d’ouvrir la porte d’un accord fructueux, mais surtout d’assurer le succès de sa mise en œuvre.

1. Atteindre un pic d’émissions. Avant d’assister à leur diminution, nous devons parvenir à un pic des émissions mondiales. Des mesures économiquement efficaces et des technologies éprouvées permettraient d’atteindre ce pic tout en maintenant (et en soutenant) la croissance économique. Le Bridge Scenario de l’AIE propose cinq mesures pour atteindre le pic vers 2020, tout en assurant le même niveau de croissance du PIB qu’avec les engagements climatiques actuels.

Dans ce scénario, environ la moitié des émissions mondiales sont évitées grâce à des mesures d’efficacité énergétique dans l’industrie, la construction et les transports. Ces mesures visent à améliorer les performances énergétiques des nouveaux produits et appareils, des processus industriels ainsi que des services énergétiques pour les bâtiments, et à réduire la consommation de carburant des véhicules.

Environ 9 % des émissions sont évitées par une suppression progressive des centrales à charbon les moins efficaces et une interdiction d’en construire de nouvelles, et 17 % supplémentaires par des signaux politiques appropriés pour faire passer les investissements dans les énergies renouvelables de 270 milliards USD aujourd’hui à 400 milliards en 2030. Quelque 15 % des émissions sont évitées par une réduction des rejets de méthane de l’amont pétrolier et gazier, beaucoup plus dommageables pour l’atmosphère que le CO2. Enfin, un supplément de 10 % d’émissions est évité par une suppression quasi complète des subventions à la consommation d’énergies fossiles d’ici 2030. Sources de dépenses énergétiques inutiles et d’une dégradation de la qualité de l’air, ces subventions peuvent être remplacées par des mesures moins coûteuses qui facilitent l’accès des pauvres à l’énergie.

2. Conjuguer actions à court terme et objectifs à long terme. La deuxième clé du succès de la COP21 est un accord qui donne le coup d’envoi de transformations favorables à un système énergétique bas carbone. L’enjeu est crucial, car la plupart des infrastructures énergétiques actuellement en construction seront encore en service en 2050. Comment espérer avoir atteint nos objectifs à cette date si nous ne nous dotons pas, dès à présent, des politiques, technologies et infrastructures essentielles à leur réalisation ? Le suivi des progrès réalisés étant essentiel à une évolution profonde à long terme du secteur de l’énergie, l’accord de Paris doit intégrer un processus crédible de révision périodique et de renforcement des objectifs tous les cinq ans. Ceci permettrait d’élever le niveau d’ambition et de veiller à ce que les engagements politiques reflètent les évolutions dans le secteur de l’énergie, notamment la baisse du coût des technologies bas carbone et l’amélioration de leurs performances. Une variété d’indicateurs peut aider les décideurs publics à vérifier si, dans le secteur énergétique, les actions à court terme produisent des résultats compatibles avec les objectifs de décarbonation à long terme.

3. Accélérer le rythme de l’innovation technologique. Pour réussir la transformation des systèmes énergétiques à un coût raisonnable, il est essentiel de réduire le coût des technologies bas carbone et d’en améliorer les performances. Malheureusement, l’analyse de l’AIE publiée en 2015, Tracking Clean Energy Progress, montre que la technologie a encore beaucoup de chemin à faire. Il nous faudra ainsi tripler les investissements énergétiques du secteur public dans la R-D&D (recherche, développement et démonstration) et renforcer la collaboration entre secteurs public et privé dans les pays développés comme en développement. Nous aurons aussi besoin de politiques et de financements pour amener ces technologies bas carbone du stade de la R-D&D à celui de la commercialisation.

4. Accroître la résilience du secteur de l’énergie. Cette dernière clé est trop souvent négligée. Aucun dérèglement climatique ne doit mettre en danger notre infrastructure énergétique. Les centrales thermiques et hydroélectriques, par exemple, sont particulièrement sensibles au stress hydrique (en raison notamment de la réduction du débit des cours d’eau) qui risque d’être plus fréquent du fait du changement climatique. Les entreprises peuvent jouer un rôle déterminant en mettant en œuvre des pratiques d’adaptation et de résilience. Mais les pouvoirs publics peuvent aussi créer un environnement porteur et un cadre d’action qui encouragent les entreprises à prendre des mesures pour renforcer leur résilience. En d’autres termes, les systèmes énergétiques d’aujourd’hui et de demain doivent être résistants au changement climatique.

Ces quatre clés n’ont rien de révolutionnaire : nous connaissons de longue date les mesures et technologies proposées. C’est d’ailleurs ce qui en fait toute la force. Pouvoirs publics, entreprises et citoyens n’ont pas besoin d’attendre la technologie future ou le développement du marché pour réduire l’empreinte carbone et progresser dans la lutte contre le changement climatique. Nous avons déjà toutes les clés en main, ici et maintenant.

À Paris, la question fondamentale sera de savoir si les dirigeants sont réellement disposés à prendre ces premières mesures. Elles sont en effet indispensables pour opérer les mutations systémiques (le nécessaire découplage entre croissance et émissions) qu’exige l’avènement d’un avenir dynamique, inclusif et bas carbone.

Références

AIE (2015), Energy Efficiency Market Report 2015, Éditions OCDE

AIE (2015), World Energy Outlook Special Briefing on COP21, Éditions OCDE

AIE (2015), World Energy Outlook Special Report 2015: Energy and Climate Change, Éditions OCDE

AIE (2014), World Energy Outlook 2014, Éditions OCDE 

©L'Observateur de l'OCDE n°304 novembre 2015




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